Aviez-vous le projet d’adapter le roman de Simenon depuis longtemps ?

J’ai lu le livre sur la suggestion de mon agent, Dominique Besnehard. Puis tout est allé très vite. J’ai eu immédiatement envie de le faire : l'omniprésence de la route, la quête du personnage principal, le fait de suivre un homme qui semble aller droit dans le mur mais qui au fond cherche à se reconstruire, à se réconcilier avec son entourage et avec lui-même, tout m'attirait.

Et tout s’est enchaîné assez vite...

J’ai travaillé dans une relative facilité, qui tient beaucoup au producteur avec lequel je travaillais pour la première fois. Le financement, les dates, le casting, se sont déroulés sans accroc. Patrick Godeau est la première personne de nous tous à avoir voulu faire Feux Rouges. Il avait déjà pris une option sur le livre il y a plus de vingt ans. C’est un film qui vit aussi dans le désir et la dynamique de son producteur. Ce qui ne m'empêche pas de le revendiquer totalement, j'en suis fier et il me ressemble.

Vous êtes l’auteur de l'adaptation. Quelle a été votre démarche par rapport au texte de Simenon ?

Le vrai travail d’adaptation pour moi consiste à ne pas me cacher derrière l’auteur mais au contraire à m’appuyer sur lui pour essayer de me dépasser. Je cherche un tremplin dans les romans, et le défi est d’autant plus excitant que l’objet de départ est fort. C’était déjà le cas avec Moravia pour L’Ennui, c’est évidemment le cas avec Simenon.

Le roman se déroule aux Etats-Unis : pourquoi avoir situé le film en France ?

Le décor est une route, le pays n’a aucune importance. Je voulais surtout retranscrire ma première impression de lecteur, très forte. Une histoire sentimentale intense et un suspens très construit. En quelques lignes, on est saisi, embarqué dans une histoire implacable, incontournable, plus forte que les personnages.

Au centre du film se trouve un couple surprenant : Jean-Pierre Darroussin et Carole Bouquet. Comment les avez-vous choisis ?

Je voulais un couple inédit, avec l'idée de ne pas retomber dans les formules connues. Cette histoire ne pouvait pas fonctionner seulement sur de fortes personnalités, mais sur la dynamique du couple. Le scénario leur a été transmis en précisant à l'un et à l'autre que c'était pour jouer ensemble. Ils ont dit oui à un jour d’intervalle. Ce couple étonnant est rapidement devenu pour moi évident, ça été la grande force de ces deux comédiens. L’autre pari pour moi était de travailler avec des vedettes. On m’a souvent dit que le plus dur au cinéma était de s’entourer d’acteurs non professionnels, pour moi, le défi était inverse.

Qu’avez-vous appris de ces deux acteurs expérimentés ?

Plus que d’expérience, les films ont surtout besoin de talent et de générosité. Jean-Pierre Darroussin atteint dans le film un niveau de vérité et d’émotion rare, il fait corps avec le film. Il happe le regard du spectateur. À travers lui, on ressent les émotions les plus fortes : amour, exaltation, peur, culpabilité... Carole Bouquet est étonnante, tout à la fois fidèle à son image et le contraire. Belle, forte, hitchcockienne mais aussi impulsive, fragile, avec le visage d’une femme blessée. Et tout cela en peu de scènes... C’est une actrice mystérieuse, qui n’a pas été surexposée, comme quelqu’un que l’on connaîtrait depuis longtemps mais peu. Elle m’intriguait avant de la connaître et elle m’intrigue toujours.

C’est le ciment dramatique du film mais aussi un de ses thèmes forts : l’histoire d’un couple confronté à un désastre et qui doit se reconstruire.

Quand à la suite d’une dispute, la personne que l’on aime disparaît, c’est très traumatisant et dans une fiction, ça devient haletant. Cet élément de suspense est le centre émotionnel du film.

Pourtant, vous ne filmez ni un bonheur conjugal sans entraves, ni une mascarade : vous montrez comment les morceaux se recollent avec plus ou moins de mensonge mais aussi une grande part de vérité...

Je reste toujours entre les deux, avec dans un coin de ma tête l’idée un peu tordue que le bonheur n’est qu'un théâtre... Il y a une réconciliation finale, l’idée que tout va repartir comme si rien n’était arrivé, mais que ce n’est qu’un jeu. Sur la question du mensonge, le film ne répond pas tout à fait : on ne sait pas si le couple se reconstruit sur un non-dit. Je ne voulais pas faire une fin ironique ou cynique, je voulais conserver une sincérité dans ma façon de regarder les personnages, une douceur dans cet univers traumatique. Le couple se réunit sur l’idée de la famille et des enfants.

Un autre aspect marquant du film tient à son atmosphère parfois proche du thriller fantastique...

Dès le premier plan, on est avec un homme qui a peur de tout, y compris de lui-même. Il n’arrive pas à investir sa propre existence. Ce jour-là, il boit et tout dérape. Le film devient naturellement un thriller. Je me suis lancé à corps perdu dans la fiction. J’en ai ressenti une grande liberté dans la mise en scène. Pour l’ouverture du film, j’ai passé des heures à faire des panoramiques lents sur le quartier de la Défense. Insatisfait du résultat, j’ai tourné en dix minutes quelques plans sur des détails du parvis. Et ce sont ceux-là qui sont montés ! Je voulais qu’un sentiment d’irréalité traverse le film : les séquences de nuit dans la voiture ont été tournées en studio. Parfois, les techniciens pensaient que je voulais plaisanter quand je leur disais : " Je veux que la route soit rouge” Mais non, pas du tout ! Je ne me suis rien interdit, j’ai eu envie d’aller au-delà de ce que j’avais fait auparavant. Au bout du compte, cela m’a procuré beaucoup de plaisir.

La confrontation avec le genre correspond donc à une libération de votre regard ?

J’ai ressenti que le genre n’entravait rien, au contraire. Le film reste proche des personnages. Pour filmer, j’ai besoin de ressentir les sensations des protagonistes. Cela peut se transmettre très simplement : le personnage de Jean-Pierre Darroussin est traversé par des émotions fortes et moi je les filme. Au final, c’est toujours l’acteur qui sublime le récit, la mise en scène ne peut que l’accompagner.

Le plus grand mystère de Feux Rouges concerne pourtant la réalité de ce qui s’est passé : on a parfois l’impression que cette cavalcade étrange n’est que le fait de visions du personnage principal troublé par l’alcool...

C’est la principale transposition. Dans le livre, on a la certitude que l’histoire est réelle. Dans le film, non. Si bien qu’on peut faire l’hypothèse du rêve, que la vraie histoire est off : celle du personnage de Carole Bouquet... Mais l’interprétation reste ouverte, et c’est bien que le film maintienne cette ambiguïté.