Dans Alyah, Alex (Pio Marmaï) est un dealer parisien qui souhaite raccrocher, mais qui s’enfonce au contraire dans le commerce de la drogue afin de réunir les fonds nécessaires pour démarrer une vie nouvelle à Tel-Aviv et échapper à l’emprise d’un frère qui le rançonne à tout va. Le film est romanesque, original et il brasse une quantité de thèmes et de genres cinématographiques.
Elie Wajeman : C’est à la fois un polar, un film sur la famille, sur un nouveau départ (en Israël) et sur les sentiments, qu’il s’agisse du lien fraternel, de l’amitié ou de l’amour. Je voulais ce mélange des genres. Il donne sa force au sujet.
Comment est né le personnage d’Alex ?
À l’origine, j’avais envie de raconter l’histoire d’un dealer qui habite à Paris, qui a une activité dangereuse et mène l’existence d’un petit bourgeois. J’avais en tête La 25è heure de Spike Lee, un film admirable sur l’Amérique, avec une idée très belle selon laquelle ce pays fût fondé par des gens venant du monde entier, souvent en fuite. Puis j’ai découvert l’«alyah», l’acte d’immigrer en Israël pour un Juif de la diaspora. C’est en m’y intéressant, à travers des lectures, un voyage que j’ai accompli en Israël et des témoignages, que j’ai compris qu’une partie des gens qui font leur alyah ne le font ni par idéologie ni par religion mais tout simplement pour fuir – des problèmes, des chagrins, des déceptions, la loi parfois. C’était aussi bête que ça.
Israël comme terre de fuite…
J’ai entendu tant de récits dans ce sens : «Untel, toxico à Paris, est parti, tel autre s’est fait plaquer et veut trouver l’amour là-bas. Tels parents y ont envoyé leur fils qui ne fichait rien à trente ans passés». Une fois en Israël, les choses ne s’arrangent pas forcément, je le sais, d’autant plus que le pays est dur. Mais je trouve cela très émouvant, tous ces départs. Et j’ai imaginé qu’Alex pouvait vivre une telle situation.
Alex est un personnage très déterminé.
Oui, déterminé à quitter son frère et à changer de vie. En partant, lui si flottant jusque-là, s’empare de son destin. Il a pris une décision et ne varie pas. Alex me fait penser à ces «lignes de fuite» évoquées par Gilles Deleuze dans «Dialogues» avec Claire Parnet. Selon lui, la fuite serait - du moins dans la littérature anglo-saxonne dont il traite - une chose active et positive. En fuyant on pourrait finalement construire un monde. «Fuir c’est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie». Après, évidemment, on peut trouver étrange que ce garçon fuit ses problèmes vers un pays lui-même problématique et qui peut se déliter à tout instant. J’aime cette ambiguïté.
Dans la partie israélienne, vous montrez une société étonnamment mélangée.
À Tel-Aviv, on croise par exemple des Russes, des Palestiniens, des Africains d’Afrique noire, des Thaïlandais. Quelques photographes ont rendu compte de ce mélange, Claude Lanzmann aussi, dans Pourquoi Israël ?, montre bien la diversité d’Israël. Avec les plans de fin du film, j’avais envie de saisir ce melting pot Israélien. De montrer tous ces exilés.
Revenons à l’ "alyah" du titre. Dans le film on découvre l’univers étrange de l’Agence Juive, cet organisme qui s’occupe des départs vers Israël. Vous la montrez sous un jour assez sombre. Oui, c’est vrai, l’accueil est assez raide à l’Agence Juive. J’ai dû d’ailleurs me faire passer pour un candidat à l’alyah afin de pénétrer ce lieu gardé comme une ambassade. J’y suis allé plusieurs fois et à chaque fois j’étais étonné des précautions sécuritaires qui ne donnent pas envie, a priori, de partir là-bas.
Qui sont alors les "candidats" à l’alyah ?
La première fois que je me suis rendu à l’Agence Juive pour faire des recherches, il y avait un type un peu voyou devant moi dans la queue avec sa copine. Il s’était fait voler ses papiers et se présentait à l’agence avec un certificat de vol. À l’accueil, on lui dit qu’il ne peut pas entrer dans l’Agence avec un document pareil. Le gars s’énerve : «Mais il faut absolument que je me casse en Israël ! Mon procès commence dans deux semaines !» J’ai pensé : "L’histoire d’un bandit qui part en Israël, c’est quand même pas mal !"
Mais je ne voulais pas qu’Alex, mon héros, ait la police aux trousses ni qu’il ait commis un meurtre. Il devait partir pour des raisons plus intimes.
Entretien avec Elie Wajeman, réalisateur d'Alyah
Lorsqu’elle apprend qu’Alex veut partir, Esther, son ex-petite amie (Sarah Le Picard) ne mâche pas ses mots. "On était d’accord, non ? Nous on se disait qu’on était des Juifs mais à Paris, des Parisiens, qu’on avait rien à foutre là-bas", dit-elle, et elle évoque le nombre de personnes faisant le chemin inverse.
Et il lui répond : "c’est un pays foireux, comme moi". C’est exactement cela que je voulais raconter. Je sais que le film va susciter des réactions. Va-t-on me reprocher de présenter Israël comme la solution aux problèmes d’Alex ? Ou au contraire s’indigner de ce qu’Alex trafique de la cocaïne pour partir en "Terre Sainte" ? On verra.
Vous montrez aussi de façon assez singulière les rituels de la religion juive. La scène du Shabbat, par exemple, est très décontractée.
Mes personnages ont un rapport singulier à leur judaïsme. Ils se le sont appropriés et l’ont aménagé. Ce shabbat est plus une occasion de se réunir qu’un acte religieux. Esther dit d’ailleurs d’eux-mêmes qu’ils sont "des mauvais Juifs". Et tout au long du film la religion est traitée avec humour, c’est une tradition juive d’une certaine manière. En imaginant cette scène, je pensais à Two Lovers, de James Gray. Dans son film, les personnages sont très juifs mais ce n’est pas la question du film.
En effet, beaucoup de vos personnages sont juifs, parlent d’Israël, pour autant l’originalité du film est que ça ne traite pas de "la communauté".
C’est exactement ce que je voulais. Inscrire des histoires sentimentales "universelles" dans un monde précis. Mais ce sont les sentiments qui m’intéressent, pas la communauté. Alyah, c’est d’abord l’histoire d’un jeune homme qui cherche un "ailleurs". Je ne suis pas un spécialiste du judaïsme. Je connais peu Israël – je n’y ai pas de famille, la mienne se partage entre la France et les États-Unis.
Un autre thème du film, c’est la fratrie.
À La femis, en section scénario, j’avais travaillé sur le thème de Caïn et Abel, en pensant aussi beaucoup aux Frères Karamazov. N’ayant pas de frère moi-même j’ai choisi de traiter la relation fraternelle comme une histoire d’amour. Alex n’arrive pas à dire à Isaac, l’amour de sa vie, qu’il veut le quitter. Et toute l’histoire du film est en quelque sorte celle de leur séparation. Alex souffre aussi de l’indifférence de son père et de la mort de sa mère.
Avec Gaëlle Macé nous voulions qu’il ait une vraie fêlure. Et que, plus le film avance, plus nous apparaissent les raisons de ses failles. La scène avec ce père si peu aimant est alors devenue centrale. D’ailleurs Alex ne dit pas : "J’ai envie de partir" mais "Personne ne me demande de rester, même mon père ne me demande pas". Il est vraiment seul au monde.
Pio Marmaï incarne Alex, le jeune héros, avec beaucoup de tendresse.
Pio est bouleversant dans le film. C’est un acteur très physique et il fallait cette force immédiate à Alex pour le voir s’affaisser ensuite. Il est d’origine italienne, or c’est une «tradition» du cinéma américain que des acteurs italiens jouent des rôles de Juifs. Voyez Pacino, ou De Niro dans Il était une fois en Amérique ; de Sergio Leone, ou dans Le Dernier Nabab, d’Elia Kazan. L’idée me séduisait.
Vous avez confié le rôle du frère à Cédric Kahn, c’est sa première apparition devant la caméra.
Cédric a été mon professeur à La femis, puis mon parrain à Emergence où j’ai eu la chance de passer trois semaines. Il aimait le scénario. Il m’a fait confiance. Pour le rôle du frère, je voulais quelqu’un qui ait un charme absolu et auquel il ne soit pas possible de dire non. Cédric a cette force-là.
Il avait juste fait une apparition dans N'oublie pas que tu vas mourir, de Xavier Beauvois. Cédric a insisté pour passer des essais et m’a laissé le diriger. En même temps, c’était un animal sauvage. Ce fut très beau pour moi de le voir se transformer en acteur. Il faut voir avec quelle jubilation il jouait Isaac. En fait c’est un acteur né.
Il y a beaucoup de visages neufs dans Alyah : Adèle Haenel qu’on connaît encore peu, Guillaume Gouix, Sarah Le Picard…
C’était important pour ce film. Le cinéma français des années quatre-vingt-dix qui m’inspire énormément était fort d’une nouvelle génération de comédiens. Certains films d’Arnaud Desplechin, de Noémie Lvovsky, d’Éric Rochant ou d’Olivier Assayas m’ont ainsi donné envie de devenir cinéaste. Mais on est en 2012, pas en 1995. Comme Alyah est un récit romanesque et finalement assez classique, il me fallait choisir des acteurs contemporains pour donner au film sa modernité. C’est ce que j’ai tenté de faire avec Sarah Teper et Leila Fournier, les directrices de casting.
Adèle Haenel impose en effet une figure d’amoureuse très moderne. Elle ne juge jamais Alex, elle est concrète, volontariste, presque dure parfois.
Adèle a fait décoller le personnage du scénario. Elle lui a donné de la force et beaucoup d’émotion. C’est une actrice chez qui l’enfance affleure encore. Je trouve très beau chez elle ce mélange de détermination et de fragilité. Tout comme l’est, chez Sarah Le Picard, le mélange d’esprit et de grande sensibilité. J’aime ces actrices qui n’ont pas froid aux yeux.
La scène du départ, lorsqu’elle résume leur histoire d’amour impossible en griffonnant un schéma sur une table de restaurant, est formidable.
Cette scène permettait de synthétiser toutes les problématiques (le frère, l’ancienne amoureuse, le deal, le sexe, la nouvelle amoureuse) qui encombrent Alex et le conduisent finalement à cette «unité» qu’est la fuite. Et puis c’est un moment comme on aimerait en vivre dans la vie et c’est pour ça que j’écris des films.
Mathias, le meilleur ami d’Alex, qu’interprète Guillaume Gouix, a un rôle particulièrement émouvant.
Je voulais qu’en une scène, sur le parking, Mathias - qu’on pensait perdu - accomplisse un miracle et sauve Alex en lui donnant l’argent nécessaire au départ. On dira : "C’est impossible, qui ferait ça ?" Moi, j’avais envie qu’il le fasse, le cinéma le permet. Finalement l’ami se substitue au frère en faisant à sa place ce qu’il aurait dû faire. Ainsi, il se sublime. Le film s’enchaîne à toute allure. Il n’y a pas une seconde de répit. Alex circule en scooter, apprend l’hébreu en fabriquant des doses de coke...
Je voulais cette dynamique et je l’ai vraiment trouvée au montage avec François Quiqueré qui a très vite compris que la détermination d’Alex serait l’énergie du film. Nous voulions qu’Alyah soit un véritable film d’action. Le travail dramaturgique commencé avec Gaëlle Macé s’est poursuivi en salle de montage.
Vous avez travaillé avec une équipe assez jeune.
J’ai voulu m’entourer de gens qui pour la plupart feraient comme moi leur premier (ou deuxième) film. En tout cas une équipe qui mettrait toute son énergie dans et pour le film. Je pense par exemple au premier assistant Gabriel Levy mais aussi à l’ingénieur du son Mathieu Villien ou la chef déco Gaëlle Usandivaras.
C’est aussi un premier film pour le chef-opérateur.
C’est en effet le premier long métrage de David Chizallet que j’ai connu à La femis. Nous avions déjà collaboré ensemble et je savais que son talent, tant de cadreur que d’opérateur, ferait monter le film d’un cran. Nous avons beaucoup travaillé en amont au choix des couleurs, des directions de lumière, des cadres. Au tournage, il m’a tout le temps proposé des solutions et n’a pas cessé de prendre des risques.
Le film a été long à financer ?
Oui. Ma productrice Lola Gans et moi avons mené une course de fond. Le mélange des genres et de tons semblait dérouter certains mais nous sommes finalement parvenus à convaincre qu’il constituait l’ambition et la modernité du film. Au fond, la détermination d’Alex ressemble à celle qu’il faut pour faire un premier long métrage.
Parlons de la fin du film, très ouverte. Alex est en Israël. Il parle peu et mal l’hébreu et le comprend encore moins. Il travaille et il est seul.
On pourrait penser que sa situation est pire que lorsqu’il était seul à Paris. Car cette fois, il est seul au monde. Mais je ne vois pas les choses ainsi. Il est à sa fenêtre et il s’offre au monde. Le dessin que lui a fait Jeanne est punaisé au mur, ce qui suppose qu’elle est encore dans son coeur. Mais il s’est coupé de son frère et de leur douleur. Ainsi, il a fait un pas. Peut-être ne se débarrassera-t-il jamais tout à fait de sa mélancolie. Du moins il avance.