Comment est née l’idée du film ?

Carlos Reygadas : J’avais envie de parler d’une histoire universelle - un homme marié qui tombe amoureux d’une autre femme - en la situant dans une communauté singulière : celle des mennonites au Mexique, dont la langue - proche à l’oreille de l’allemand - est châtiée, où il règne entre ses membres une vraie égalité puisqu’il n’y a aucune différence économique et sociale entre eux. Ce côté atypique m’intéressait, comme la puissance visuelle et plastique évidente de ces gens au milieu de leurs fermes.

Comment avez-vous connu cette communauté ?

C.R. : Tous les Mexicains savent qui ils sont. Mais ils ne les connaissent que superficiellement. S’ils ont fait de mauvaises récoltes, ils viennent sur les marchés vendre leur fromage, afin de subvenir à leurs besoins. Du coup, aux yeux de beaucoup de mes compatriotes, les mennonites sont des gens bizarres qui parlent allemand et vendent du fromage ! Pour ma part, je les ai vraiment découverts à la fin du tournage de BATAILLE DANS LE CIEL, quand j’ai entrepris un voyage dans le nord du pays. J’ai vraiment pu observer leur manière de vivre et c’est là qu’est né le déclic de LUMIÈRE SILENCIEUSE. Il ne pouvait y avoir meilleur contexte pour cette histoire d’adultère. Votre film s’inscrit dans un rythme singulier. D’ailleurs, votre cinéma en général, on l’a vu avec JAPÓN et BATAILLE DANS LE CIEL, entretient à chaque fois un rapport particulier à la notion de durée des plans.

Est-ce un élément central de votre création ?

C.R. : Pour être honnête, rien dans mes films n’est vraiment réfléchi. La part d’instinct est essentielle. Et en ce qui concerne cette notion de temps, je vais simplement au rythme nécessaire à l’histoire que je raconte. Ce rythme ne naît d’ailleurs pas sur la table de montage mais se crée sur le plateau de tournage. Je le construis en fonction de mon écriture. Je ne me couvre jamais en multipliant les prises pour tout remettre à plat plus tard. Cela ne veut pas pour autant dire que ma période d’écriture est longue et laborieuse. Car là encore, l’instinct joue un rôle primordial.

J’ai ainsi écrit LUMIÈRE SILENCIEUSE en deux jours mais deux jours pendant lesquels je me mets entièrement dans l’état d’esprit de l’histoire. Je ne sais jamais au départ précisément où ça va me mener. Je laisse les événements se dérouler. Et j’agis de la même façon sur un plateau de tournage. Les deux longs plans sur le ciel étoilé qu’on voit au début et à la fin du film n’étaient pas prévus dans le scénario. Ils sont nés dans mon esprit un soir dans ma chambre juste éclairée par la lumière de l’écran de mon ordinateur en veille. Et baigné dans cette atmosphère, j’ai dû rêver à cette scène car je me suis réveillé avec ces idées précises de plans en tête. Dans chacun de mes films, je me suis senti guidé par un processus vraiment inconscient.

Comme à votre habitude, vous faites ici appel à des comédiens amateurs. Vous les avez dénichés parmi de vrais mennonites ?

C.R. : Oui et ça n’a pas été simple car toute reproduction de leur image sur pellicule et ce même sous forme dessinée leur est formellement interdite. J’ai donc essuyé beaucoup de refus. Et ceux qui ont finalement acceptés ne s’étaient jusque là même jamais fait prendre en photo ! J’ai réussi à les convaincre en parlant tout simplement avec eux et en leur expliquant ce que je voulais faire. À partir du moment où ils acceptaient de m’écouter, je savais pouvoir me montrer persuasif. Avec eux devant ma caméra, mon film était sur d’excellents rails. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire jouer leurs rôles par des « non-mennonites ». Le film aurait perdu de son sens et de son atmosphère.

Vos mouvements de caméra sont très précis, les déplacements de vos comédiens semblent chorégraphiés. Est-ce facile d’arriver à ce résultat avec des hommes et des femmes qui n’ont jamais mis les pieds sur un plateau de tournage ?

C.R. : Tout se joue au casting. Il faut que je trouve des gens intelligents et sensibles et par là-même capables de sentir exactement ce dont j’ai besoin. À partir de là, mon travail consiste à les aider à se sentir à l’aise, à la fois libres et capables d’obéir à des contraintes précises de déplacement, de regard... Mais, pour arriver à ce résultat, je m’appuie sur un élément primordial : le temps. Je ne fais ainsi que 3 ou 4 plans par jour, sans jamais dépasser les 3 prises. Le tournage s’est ainsi étalé sur trois mois.

Vous répétez beaucoup avant chaque scène ?

C.R. : Oui mais ces répétitions sont exclusivement destinées à l’équipe technique, afin qu’elle puisse visualiser les déplacements des acteurs. Je ne répète jamais le texte avant une prise.

Vous collaborez pour la première fois avec le directeur de la photo Alexis Zabe. Pourquoi l’avoir choisi ?

C.R. : Diego Martinez Vignatti, qui avait travaillé sur JAPÓN et BATAILLE DANS LE CIEL n’était pas libre. Et j’ai choisi Alexis parce qu’il aime travailler à la lumière naturelle. LUMIÈRE SILENCIEUSE constituait donc un vrai challenge pour lui, d’autant plus difficile à relever que mon équipe technique était particulièrement réduite : 11 personnes en tout, en comptant les assistants de production. Mais le résultat de son travail est somptueux.

Au milieu de votre film, on a la surprise d’entendre in extenso la chanson de Brel, Les Bonbons. Qu’est-ce qui vous en a donné envie ?

C.R. : J’ai entendu mes premières chansons de Brel dans mon enfance. Puis j’ai appris à l’aimer lorsque j’ai habité en Belgique pendant 3 ans. Mais là encore, je peux dire que la présence de ce titre est au départ le fruit du hasard. J’étais en train d’écrire le scénario quand quelqu’un m’a donné un coffret de Brel. Et le simple fait de le réécouter m’a donné envie de sa présence dans mon film. Pour autant, je ne suis pas idiot : je trouve évidemment qu’il y a une vraie cohérence dans ce choix. Il se dégage de Brel la même puissance de vie, la même passion que mon héros. Même si ce dernier vit dans une communauté répressive où il ne peut pas exprimer beaucoup de choses, ce sont à mes yeux des frères d’armes !

Votre film frappe aussi par votre absence de tout jugement moral sur l’adultère en général et le comportement de votre personnage principal en particulier. Est-ce essentiel pour vous ?

C.R. : Je n’aime pas les films où on nous explique en détails comment sont les personnages et ce qu’ils ressentent. Dans la vie, ça ne se passe jamais comme ça. On observe et on tire les conclusions sans connaître tout de celui qu’on a en face de soi. C’est ce que je cherche à faire dans mes films. À mes yeux, un grand film est un moment de communion de la vision de la vie et de ses mystères. Quand au cinéma un réalisateur me montre son désir de partager sa vision du monde avec moi, je suis enchanté.