Comment est né Après la bataille ?
En janvier 2011, j’avais un scénario que je devais tourner, que j’aime beaucoup, et pourlequel j’avais signé avec un producteur égyptien, Walid El-Kurdi de la société New Century.
Et voilà que la révolution a éclaté. Il était impossible de continuer comme si de rienn’était. J’allais sur les tournages de mes amis réalisateurs, je voyais qu’ils s’intéressaient bien plus à ce qui se passait dans la rue qu’à leur propre film. Il fallait s’emparer de l’état d’esprit qui soudain était apparu.
Pourquoi ?
C’était évident. La référence pour moi ce sont les premiers films de Rossellini, sa manière de raconter des faits historiques au présent, grâce à la fiction. Rome ville ouverte, Païsa, Allemagne année zéro savent penser la dimension de la grande histoire et la dimension personnelle en même temps, dans le temps même de l’événement, grâce à la fiction.
Europe 51 arrive à parler de l’âme meurtrie d’un pays, un pays qui a été du mauvais côté de l’histoire, qui a perdu sa dignité. Or moi ce qui m’avait bouleversé dans notre révolution c’était ce slogan : « pain, liberté, dignité », qu’on a entendu chaque jour.
Comment on fait pour avoir tout ça, comment on retrouve une dignité perdue ? Y compris pour ceux qui ont, eux aussi, été du mauvais côté à un moment.
Juste après la chute de Moubarak, vous avez participé au film collectif 18 jours. Comment aviez-vous conçu Intérieur/extérieur, votre court-métrage ?
C’était la réponse à chaud, dans l’immédiat, qui reprenait un thème essentiel, celui de larelation entre le collectif et l’individu. D’une manière ou d’une autre, c’est le thème de tous mes films, depuis Vols d’été.
Plus exactement - et je ne m’en suis rendu comptequ’avec Femmes du Caire, tous mes films tournent autour d’une peur, que je dois affronteret conjurer. Peur de la famille dans Vols d’été, de la femme dans Mercedes, des islamistes dans À propos des garçons, des filles et du voile, de la ville dans La Ville, du problème palestinien comme moyen de répression et de chantage auquel nous sommes soumis dans La Porte du soleil… Peur de la peur elle-même dans Aquarium. Femmes du Caire, c’était… la peur du public, je crois, la peur de l’obligation de caresser dans le sens du poil. Et dans ce nouveau film, c’est la révolution. La grande histoire fait peur, elle peut t’écraser.
Y a t-il un lien entre le court-métrage et le long ?
Il est l’autre source de Après la bataille. Le court-métrage se passe juste après l’attaque des chameaux et des chevaux place Tahrir, le 2 février.
J’avais vu 150 fois la charge des chameaux à la télé, et j’étais à 100% convaincu que ceux qui les montaient étaient armés. Au moment d’utiliser ces séquences dans mon court-métrage, je découvre stupéfait qu’ilsn’ont pas d’armes, et que ceux qui se sont le plus fait rosser, ce sont les cavaliers.
Et en outre, ces gens, je les connaissais : c’est avec eux que j’ai tourné À propos des garçons,des filles et du voile, chez eux, à Nazlet El-Samman. Cela devenait étrange que ces gens que j’avais aimés soient devenus les salauds de l’histoire.
Et c’est là que j’ai compris qu’ils avaient été utilisés, et même manipulés deux fois : en étant envoyés attaquer la place, et en étant utilisés par les médias pour détourner l’attention des faits infiniment plus graves survenus juste après, avec des jets de cocktails Molotov et des tirs de snipers contre les manifestants, dont on n’a pratiquement pas parlé.
Toute l’attention était sur les chevaux et les chameaux. Je me suis dit qu’il fallait faire un film qui partirait de là.
Combien de temps avez-vous mis à tourner le film finalement ?
Il y a 46 jours de tournage répartis sur 8 mois. Les acteurs et les techniciens ont acceptéde rester disponibles durant toute cette période, sans rien faire d’autre, alors qu’on restait parfois longtemps sans rien filmer.
Vous êtes beaucoup allé Place Tahir durant les évènements. Qu'avez-vous vu ?
D’abord l’euphorie des gens qui étaient là, une force joyeuse inoubliable. Et en même temps, je percevais ce qui me semblait un leurre : la croyance en la jonction du peuple et de l’armée.
C’est l’armée qui possède ce pays, c’est elle qui le gère, et qui le gère mal, depuis Nasser. Je me demandais si les gens y croyaient, ou s’ils faisaient semblant. Je voyais aussi se dessiner le piège du projet constitutionnel, tel qu’il s’est concrétisé avec leréférendum du 19 mars, avec un rafistolage qui ne règle rien, et qui fonctionne commeun chantage, imposé par les islamistes.
Peu avant, le 9 mars, pour la Journée Internationale de la Femme, on a vu les femmes agressées et violemment battues par les islamistes qui affirment que la voix de la femme est une obscénité. C’est devenu le début du film.
Avez-vous beaucoup regardé les images sur les sites de partage vidéo et les chaînes de télévision ?
Pas tellement. C’est quand j’ai commencé le film que j’ai réuni une énorme quantité dedocumentation visuelle, c’est là que j’ai vraiment découvert ces images. Mais elles n’ontpas joué un grand rôle pour le film, l’essentiel a été le travail dans le quartier de Nazlet El-Samman, les discussions, les situations rencontrées avec les habitants et les acteurs, à partir desquelles le coscénariste Omar Shama et moi écrivions les scènes.
Jamais dans la continuité, mais par fragments. Les comédiens me disaient : « où est-ce qu’on va ? - je ne sais pas… ». Et je ne savais pas, en effet, jusqu’aux événements du quartier de Maspero au Caire, le 9 octobre.
Que s'est-il passé ?
Il y a eu une grande manifestation après que deux églises coptes aient été brûlées dans le Sud près d’Assouan. C’était une manifestation pacifique, à laquelle de nombreux musulmans laïcs s’étaient joints. L’armée a attaqué la foule, elle a tiré, et volontairement écrasé des gens avec des blindés. Il y a eu 30 morts devant le bâtiment de la télévision, pendant que la télé officielle incitait à attaquer les chrétiens. Le sens de cette journée était très clair, il détruisait les dernières illusions sur l’armée. J’ai compris que cela marquait le point d’aboutissement de ce que raconterait mon film.
Même en l'absence d'un scénario, vous aviez un point de départ narratif ?
Oui, Phaedra, qui joue Dina, et qui s’occupe vraiment d’une association de protection des animaux, et Bassem Samra, qui joue Mahmoud et qui est lui-même cavalier, m’ont raconté qu’à Nazlet El-Samman les animaux mouraient. Que les chameliers étaient en train d’envoyer leurs chameaux aux abattoirs, ne pouvant plus les nourrir à cause de la disparition des touristes du fait de la révolution. J’y suis allé et j’ai vu ces animaux en train de crever. L’intrigue est partie de là. D’autres thèmes sont apparus ensuite, par exemple le parallèle entre dresser un animal et « apporter la conscience aux masses ».
Qui sont les acteurs ?
J’ai rencontré Bassem Samra sur Le Caire raconté par Youssef Chahine en 1991, il a joué depuis dans plusieurs de mes films, notamment À propos des garçons, des filles et du voile et La Ville où il tient le rôle principal. Il est aujourd’hui une grande vedette du cinéma égyptien, comme Menna Chalaby, qui joue Reem, et Salah Abdallah, qui joue Hadj Abdallah, et qui est une star, aussi au théâtre et dans les séries télé. Nahed El-Sebaï, qui joue Fatma, est également une actrice confirmée, elle jouait un des principaux personnages de Femmes du Caire. Tous ces gens ont accepté une sorte de travail d’atelier, où on ne savait ni ce qui allait se passer ni combien de temps ça durerait.
Pourquoi ce mur a-t-il été construit ?
Pour faire partir les habitants de Nazlet El-Samman. Pour leur barrer l’accès aux pyramides, là où ils travaillaient, et ainsi, en le privant de ressources, les forcer à s’en aller afin de récupérer les terrains où ils vivent, et qui valent de l’or. Mais ils ne partent pas. Sadate leur a donné les terrains, ils sont dans leur droit, on ne peut pas les expulser, il faut qu’ils s’en aillent. Depuis que l’Unesco s’est intéressé à ces terrains, où il y aurait aussi des fouilles à faire, on estime que le m2 vaut 5000$. Le gouvernement leur en offre 500 livres égyptiennes, soit 80$...
Comment va-t-on filmer à Nazlet El-Samman ?
Les habitants me connaissent depuis près de 20 ans. Et ils connaissent Bassem. Nous avons été très bien accueillis par les habitants. Ils sont dans le film, il n’y a pas de figurants ou de seconds rôles venus de l’extérieur, tous ceux qui discutent avec les personnages principaux, ceux qui participent aux réunions, ceux avec qui Bassem fait la course, etc. sont les habitants de Nazlet El-Samman. La fête qu’on voit au début a été entièrement organisée par eux, selon leurs coutumes.
Le tournage s'est fait en relation avec les événements qui agitaient l'Egypte durant cette période ?
Nous avons travaillé sous l’influence des événements réels, en réagissant à ce qui se passait, mais aussi en faisant naître des situations, en mettant en place des ateliers de discussion entre l’équipe du film et les habitants de Nazlet El-Samman, voire en organisant de véritables meetings au cours desquels des idées, et des paroles, émergeaient. Les habitants ont beaucoup contribué à ce que raconte le film, et à la manière dont il le raconte. Ils avaient des choses à exprimer, et il fallait qu’ils puissent le faire. La mise en scène se réglait sur place. Tous les dialogues sont écrits, mais parfois la veille du tournage, ou même seulement une heure avant.
Que se passe-t-il à partir du moment où vous décidez que le film s'achèverait avec les événements de Maspero ?
J’ai composé le film pour qu’il accomplisse ce trajet, du 9 mars au 9 octobre. Cela signifie que j’ai supprimé beaucoup de scènes tournées, j’ai littéralement sculpté dans la matière filmée, qui était considérable, sans trop me préoccuper de raccords ou de chronologie. On a couvert un mur de post-it, chacun correspondant à une scène tournée, et on organisé ce qui semblait le meilleur enchainement de situations. Il y a des moments où le personnage a changé de t-shirt d’une séquence à l’autre d’une manière pas très crédible, peu importe ! Il y a une logique du récit, bien plus impérative. Après avoir achevé ce travail, j’ai vu qu’il manquait quelques scènes pour faire tenir le tout. Nous les avons tournées en janvier.
Il y a dans ce film à la fois une dimension documentaire, en prise avec la réalité, et une dimension très construite, où il est clair que les personnages principaux sont joués par des acteurs dans le cadre d'une mise en scène.
C’est essentiel pour moi. Même À propos de garçons, de filles et du voile, qui est un documentaire, était très éclairé, avec une image manifestement composée. Pour Après la bataille, je ne voulais surtout pas mimer l’effet documentaire. C’est une fiction, je le revendique. Je crois que dans les situations de confusion, c’est à dire tout le temps en fait mais a fortiori en pleine révolution, seule la fiction permet d’y voir un peu clair, de comprendre quelque chose. Elle oblige à réfléchir, et à aller dans la complexité des personnages, au-delà de ce que chacun déclame. Y compris si on accueille des éléments de réalité : nous avons filmé durant les véritables manifestations, les images à la télé sont vraiment celles qui ont été diffusées, etc. J’avais des comédiens formidables, un chef opérateur formidable, Samir Bahsan, et un quartier entier prêt à travailler avec moi : au boulot ! Il aurait été inacceptable de ne pas construire à partir de ça.
Quelle caméra avez-vous utilisé ?
L’Arriflex Alexa, une très bonne caméra numérique haute définition. Un tel film aurait été impossible en 35mm, sinon je l’aurais fait. Les manifestations ont été tournées avec une Canon 5D. Et il y a aussi des plans avec une toute petite caméra. J’aime bien ce mélange des qualités d’image.
Y a-t-il des choses que vous auriez voulu filmer et qui se sont avérées impossibles ?
Oui. Place Tahrir, on s’est fait bastonner, on a dû arrêter. C’était le 8 juillet, suite à ce qu’on a appelé « l’incident du Théâtre du Ballon », où les familles des martyrs de la révolution s’étaient réunies, et qui ont été agressées par des provocateurs, des flics en civil, après quoi ce sont les parents qui ont été arrêtés par l’armée et jugés par des tribunaux militaires. Cette manifestation du 8 était confuse, parce qu’à l’origine elle était prévue pour protester contre cette Constitution bidon, les Frères Musulmans ont dit qu’ils voulaient bien manifester en soutien aux familles des martyrs mais qu’ils interdisaient qu’on parle de la Constitution. Nous y étions pour tourner la scène où Fatma rejoint Reem sur la place Tahrir, il y avait ces tensions multiples, avec la police, les flics en civil, entre manifestants, et on s’est fait agresser. Ils ont surtout attaqué les femmes, ils ont insulté Menna en la traitant de pute, en lui reprochant les films dans lesquels elle a joué. Je ne sais pas qui étaient ces gens. On a dû partir, je ne voulais pas mettre les actrices en danger. Cela s’est reproduit une autre fois, plus tard, aussi à proximité de la place. Et on ne peut pas non plus tourner dans les mosquées, ce n’était pas comme ça avant. Et il y a aussi la censure officielle. Au printemps 2011, elle était soudain devenue très souple, mais depuis ça se resserre. La révolution n’est pas finie…
Est-elle véritablement commencée ?
Non, pas encore. Mais ce qui a commencé c’est le sentiment révolutionnaire. La possibilité d’exister d’une autre manière. C’est de ça que parle le film.
Propos recueillis par Jean-Michel Frodon