" Qu’un technicien soit gourmand ou qu’il aime rire, ça compte presque autant pour moi que sa capacité à faire un travelling réussi. Dans ma vie comme dans mes films, je veux être entouré de gens fougueux, courageux et généreux. Et si cela conduit parfois à des situations chaotiques, peu importe. Vous les traversez avec des gens que vous aimez. Au bout du compte, c’est votre film qui gagne en fougue, en courage, en générosité et ça, à mes yeux, c’est bien plus important qu’un travelling parfaitement maitrisé.

C’est avec ce principe en tête que j’ai abordé toutes les étapes de la création des Bêtes du Sud sauvage. J’ai veillé à insuffler une énergie, un sentiment, une façon d’être, que tous ceux avec qui je travaille puissent partager. Il s’agit d’inventer une réalité et d’y faire vivre les meilleures personnes que je connaisse.

La manière dont nous avons procédé pour le casting en est le meilleur exemple. Nous avons choisi Dwight Henry, qui travaillait à la boulangerie d’en face, et Quvenzhané Wallis, qui allait à l’école primaire du quartier, pour incarner nos héros, Wink et Hushpuppy.

Ni l’un ni l’autre n’avait jamais joué, mais il suffisait de les regarder droit dans les yeux pour comprendre qu’ils étaient de farouches guerriers, capables de tout faire. Et même si, du coup, ça nous a contraints à transformer presque complètement le scénario, à bouleverser notre démarche, c’était peu de chose puisqu’il s’agissait d’apprivoiser cette indomptable façon d’être qui était le coeur du film.

Nous avons appliqué cette méthode à chaque prise de décision. Est-ce qu’il fallait créer un décor marin en studio ou partir en mer ? Est-ce qu’on transformait un lieu facile d’accès en île du bout du monde de pacotille, ou est-ce qu’on partait tourner au bout du monde ? Est-ce qu’on déguisait une pré-ado de onze ans en gamine de six ans, ou est-ce qu’on choisissait une vraie petite fille de six ans ? On a ainsi confronté la force de notre histoire, et celle de la communauté qui la portait, à chaque obstacle qui se mettait en travers de notre route.

Cette mentalité indomptable qui imprègne toute la Louisiane du Sud, c’est ce qui m’a rendu accro à cette terre. J’y suis venu pour une visite qui devait durer deux mois. C’était il y a six ans, et je n’ai toujours pas l’intention de repartir. C’est ici que se trouve le berceau d’une espèce en voie de disparition : celle des gens les plus opiniâtres que je connaisse en Amérique. Leur acharnement m’a amené à cette histoire.

Les ouragans, les marées noires, cette terre qui se désagrège sous nos pieds, tout contribue à donner le sentiment qu’un jour, inévitablement, tout ça sera rayé de la carte. Je voulais faire un film qui s’interroge sur la façon de réagir face à une telle condamnation à mort. Je ne cherchais pas à accabler les hommes politiques qui ont contribué à cet état de fait, ni à prendre fait et cause pour la responsabilité environnementale, ni même à éveiller les consciences.

La question qui m’intéressait était plutôt : “Comment trouvez-vous la force de regarder mourir ce lieu qui vous a rendu unique, sans perdre l’espoir, la joie et cet esprit de fête incroyable qui le caractérisent ?”

J’ai trouvé les réponses grâce à ces êtres tenaces que j’ai choisis pour jouer dans le film, et aussi en partie dans Juicy and delicious, la pièce de théâtre de mon amie Lucy Alibar, une comédie apocalyptique sur un petit garçon qui perd son père au bout du monde.

Mon travail avec Lucy et la flamme de QuvenzhanéWallis ont donné naissance à Hushpuppy : une force de la nature qui, pour survivre, doit trouver en elle, du haut de ses six ans, toute la puissance du Sud de la Louisiane.

J’ai donné à ce personnage une sagesse et un courage que je ne suis pas sûr d’avoir. Hushpuppy est la personne que je voudrais être."

 

Ben Zeitlin.