" Surtout, n'allez pas faire de moi quelqu’un de présentable... ", recommande en souriant André Ruellan. Il ne manquerait plus qu’à 80 ans, ce gandin malicieux, tout de rouge vêtu, reçoive quelques honneurs ! Il était pourtant bien parti pour une carrière tranquille de fonctionnaire quand, à 19 ans, il intègre l'école normale d’instituteurs.
La guerre arrive. Réfractaire au STO, il est débusqué dans le village ou il se cache et passe trente minutes interminables à se croire mort : avec une dizaine d’autres, on les aligne contre le mur d'une église, fusils allemands pointés sur eux... Quand, après avoir enseigné deux ans, puis entrepris ses études de médecine, il commencera à publier ses premiers romans, il adoptera pourtant le pseudonyme de Kurt Steiner. Une provocation ?
" Oh, non, dit-il. Mais on ne peut pas condamner tout un peuple à cause d’un régime. Et puis, à l'époque, les pseudos étaient tous anglo-saxons. J’ai choisi Kurt Steiner pour ne pas faire pareil. Mais j’ai aussi écrit sous le nom de Kurt Dupont... ". Sa grande passion ; le fantastique et la science-fiction. A 12 ans, il en a lu des centaines de pages avec la certitude d’avoir rencontré un génie : H.G. Wells. De polar, André Ruellan n’en a écrit qu'un seul - et encore, humoristique, On a tiré sur le cercueil -, pour se consacrer aux mondes parallèles et autres expériences scientifiques plus ou moins diaboliques. Un ras-le-bol de ses études de médecine ? Même pas. Il exerça pendant dix ans, comme généraliste.
" J’étais passionné par la médecine, mais pas tellement par la clientèle. C’était ma profession, mais j’ai commencé à écrire. Et à sortir, beaucoup. J’étais un habitué du Flore, de La Coupole... J’y ai rencontré Topor. Pendant dix ans, on a eu ensemble des vies nocturnes, de bar en bar, plusieurs fois par semaine. Il y avait Arrabal, Jodorowski... ". C’est le début des années 1960. Ces iconoclastes fondent le groupe Panique. André Ruellan publie en 1963 un premier essai : Manuel du savoir-mourir, qui attire l’attention. André Breton l’invite à participer au groupe surréaliste. " Des réunions passionantes. C’était un groupe de recherche, mais avec un humour absurde et noir. Au fond, c’étaient des gens pas fréquentables. Ça l’est devenu seulement parce que Breton est mort et qu'il était très respecté. Mais du point de vue philosophique, c’étaient des anarchistes. Ce qui n est bien vu de personne, surtout pas de la gauche. Mais ce n’était pas non plus des anarchistes de droite, comme Marcel Aymé... L’anarchiste de droite dit : “Je suis un individu” ; l’autre dit : “Nous sommes tous des individus”. Le premier n'en a rien à foutre des autres. Alors que pour moi, un véritable anarchiste s'arrête au feu rouge.
" Et Mocky ? " Il a ce tempérament-là. C’est un individualiste. Mais il a horreur des catégories. Il n’aimerait sûrement pas qu’on le dise anarchiste. Ce qui le rend encore plus anarchiste que les anarchistes ! " Avec Mocky, André Ruellan a écrit une dizaine de films - L’Ombre dune chance, L’Ibis rouge, Ville à vendre, Noir comme le souvenir, Vidange...
A l’époque, Ruellan signe également des textes pour divers journaux, dont le célèbre Hara-Kiri. " Je n’ai jamais gagné d’argent aussi vite. Un jour, on cherchait une idée de photo et j’ai proposé spontanément : une fille qui se mouche dans une tranche de jambon. Ça a été accepté tout de suite ! Le type qui l’a réalisé a malheureusement perverti 1'idée, en mettant du jambon de Parme. Quel mauvais goût... "
Avec Mocky, pas de déception. Dans Les Araignées de la nuit, leur nouveau film en commun, Mocky et Ruellan font assassiner les candidats à la présidentielle ! Des candidats fantaisistes, qui se nomment Dugland, Dupont, Dufer, mais qui rappellent bien quelque chose... Un jeu de massacre ? Pas tant que ça. Mocky est un révolté sentimental. " Au fond, il est presque humain, conclut Ruellan, pince sans rire. On s’en rend compte assez vite, parce qu’il a une qualité dominante : la sincérité. Il est marginal parce qu’il n’a pas les mêmes motivations que ses confrères : il se fout de la renommée, de la fortune... La seule chose qui donne un sens à sa vie, c’est de tourner ! Son principal défaut, c’est le beau désordre, effrayant, qui est dans sa vie et dans sa tête. Mais c’est justement ce qui fait de lui un artiste. Il met les unes à côté des autres des idées totalement dissemblables et hasardeuses. Son désordre est surréaliste. "
Philippe Piazzo, 17/04/2002