Pouvez-vous me raconter la genèse de votre film ?
Alexander Abaturov : J’ai eu l’idée de ce film en 2011 à la fin de mon master documentaire à Lussas. Je connaissais de l’intérieur la mécanique des campagnes électorales dans mon pays. J’avais notamment été colleur d’affiches à 19 ans et j’avais rencontré plusieurs acteurs des campagnes lors de ces petits boulots dans ma ville natale, Novossibirsk. Avant même la tenue des élections de 2012, je connaissais les participants et je savais que les jeux étaient faits.
C’est grâce à tous ces éléments que j’ai pu convaincre en une semaine Vincent Sorrel d’écrire ce film avec moi. Le lieu était encore à trouver. Ce n’est qu’après plusieurs semaines de recherches par la production et moi-même que nous avons trouvé Atchinsk. C’était ce que je cherchais : une ville ouvrière fondée pendant la Russie soviétique, avec ses grosses usines et ses exilés. Une ville toujours en activité mais endormie. L’idée de m’installer sur un pallier, dans la cage d’escalier d’un immeuble était déjà là dès l’écriture du projet.
C’est ici, dans ce lieu qui n’en est pas un, où l’on passe de la sphère publique à la sphère privée, que je voulais parler politique avec les habitants. Nous avons fait toutes sortes de ren- contres, bienveillantes et malveillantes. C’était le jeu et nous nous y attendions. Le théâtre en revanche fut découvert par hasard au tournage. C’est en rentrant dans ce lieu atypique sorti du xixe siècle que j’ai voulu filmer leurs répétitions, pour proposer ce parallèle entre les élections russes et la représentation théâtrale.
Comment avez-vous pu libérer la parole sur la manipulation de l’opinion, avec le personnage du mercenaire notamment ?
Je connaissais Iouri, le meneur de campagne profession- nel, depuis longtemps. Il vient de la même ville que moi et j’avais déjà travaillé pour l’une de ses précédentes campagnes. Je l’ai contacté et je lui ai expliqué en toute transparence mon projet. Il a été tout de suite intéressé et nous a permis de le suivre dans ses meetings au QG de Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine. Sans lui, le film n’aurait pas été le même.
Iouri est loin d’être un cas unique. Il est au contraire très représentatif de tous ces types qui se foutent de la politique et font la campagne électorale du plus offrant, sans aucune considération militante. Le système fonctionne comme ça depuis les années 90 avec l’ouverture au capitalisme et la démocratisation de la Russie. C’est à cette époque que des groupes de « mercenaires » se sont constitués en s’inspirant largement des méthodes des campagnes américaines.
Si Iouri a accepté de raconter les dessous de la campagne de 2012 face à la caméra, c’est, je crois, parce qu’il est lassé d’enchaîner des campagnes qui se succèdent et se ressemblent. De plus, nous ne sommes plus dans les années Eltsine où cette profession permettait d’amasser beaucoup d’argent et de devenir propriétaire d’un bel appartement en une seule campagne.
Comment avez-vous travaillé la photographie de votre film ?
Le chef opérateur est un ami depuis dix ans. Il est photographe de profession et c’était son premier tournage. Nous partageons une esthétique commune et je voulais tourner avec un appareil photo 5D.
D’abord, car nous voulions être les plus discrets possibles, mais surtout car je tenais à faire des plans fixes. Les plans photographiques me semblent les plus à mêmes de montrer la ville figée et endormie que je percevais. J’ai également fait ce choix par mon obsession du contrôle. J’avais plus de prise sur mes plans, je pouvais contrôler le cadre avant de commencer à tourner, ce que j’imaginais moins en caméra portée. Dans l’escalier en revanche, je laissais le cadre au chef opérateur et ne me souciais plus de l’image. Je voulais être uniquement dans la rencontre et inciter les personnes rencontrées à oublier la caméra.
Le son tient une place importante dans votre film.
Je vais faire mon russe, mais selon moi, le son, c’est l’âme du cinéma.
C’est un art difficile, tout en subtilité, et je prends beaucoup de plaisir à faire parler l’image et le son. Pendant deux mois, j’ai cherché à penser chaque seconde de mon film en son. Chaque bruit devait être signifiant et participer à la narration. Il y a la parole des interviews, la musique tirée exclusivement de la pièce de théâtre, et il y a les sons que l’ingénieur du son a réussi à capter de cette ville.
Il y avait notamment un bruit de machine, sourd et grave qui me fascinait. Il résonnait d’immeuble en immeuble et s’entendait où que l’on soit dans cette ville. Je pense que cela venait des rails de trains, mais je n’en suis pas certain. Je m’en suis servi pour la séquence avec l’apparition du haut dignitaire de l'Église orthodoxe à la TV, car son sermon participe au bon fonctionnement du système. Le son me donne beau- coup de liberté d’associations. C’est un peu comme si l’image était le corps et le son ce qui l’anime.
Propos recueillis par Marjolaine normier pour le Festival Cinéma du Réel 2013