Comment avez-vous découvert les interviews audio?

J’ai rencontré Michael Azerrad il y a quelques années, lorsque je réalisais mon premier film, Cigantic (A Tale of Two Johns), sur le groupe de pop alternative new-yorkais, They Might Be Giants. A cette époque, Michael écrivait un article sur ce groupe pour The NewYorker, et j’ai fini par l’interviewer pour le film. Quelque temps plus tard, nous nous sommes retrouvés lors d’un dîner à New York.

Au cours de la discussion, je l’ai interrogé sur sa rencontre avec Kurt Cobain, et il m’a avoué qu’il avait en sa possession vingt-cinq heures d’enregistrements audio que personne n’avait jamais entendus, et que lui-même n’avait pas eu le courage d’écouter depuis la mort de Kurt. Ayant lu les livres que Michael avait écrits, je savais que ces interviews étaient les plus complètes et les plus intimes que Kurt ait jamais données. Je considérais ces entretiens comme un document culturel majeur, et donc, après quelques mois de réflexion, j’ai parlé à Michael de mon désir d'en faire un film.

Vous n’aviez donc jamais pensé à faire un film sur Kurt Cobain avant d’apprendre l’existence de ces enregistrements?

Non. Et je ne pense pas que j’en aurais fait un sans ces enregistrements. Pour moi, ils étaient essentiels. Ils m’offraient l’opportunité de réaliser un film qui me tenait à cœur, un film très photographique, sur la notion de lieu, avec des nappes de sons. En outre, c’était l’occasion de redécouvrir Kurt.

Vous n’avez jamais eu l’intention d’inclure d’autres interviews ou d’utiliser des séquences d’archives?

Je savais dès le début que les seules sources que j’utiliserais seraient les photogra­phies de Charles Peterson. D’abord, parce qu’elles sont la marque de la période en question. Mais avant tout, je tenais à les inclure car les photographies de concerts de Charles captent parfaitement le mouvement en plus de l’identité. Il arrive souvent que le vi­sage de l’artiste soit masqué par ses cheveux ou par le jeu de lumières, et je savais que je pouvais introduire Kurt sans révéler son visage, c’était un choix délibéré.

Pourquoi ne vouliez-vous pas montrer son visage?

Parce qu’aujourd’hui, l’image de Kurt est complètement brouillée par son statut d’icône, et une fin de vie assombrie par sa consommation de drogues, une veuve controversée et les théories du complot sur sa mort. J’estimais qu’il était pratique­ment impossible pour nous d’avoir une approche objective de l’homme sans le dissocier de ce lourd vécu.

Nous devions priver les spectateurs des références habituelles, notamment des photographies de Kurt, afin qu’ils posent sur lui un regard neuf. Ce que je leur souhaite, c’est qu’en voyant son visage à la fin du film, ils aient l’impression de le voir pour la première fois. Que le fait de l’entendre parler de sa vie, de voir le monde tel qu’il le voyait, d’écouter la musique qu’il écoutait, leur donne le sentiment de connaître un peu mieux cet homme ordinaire, avec ses rêves et ses démons, plutôt que cette tragique caricature qu’il était devenu malgré lui.

À propos des choix musicaux, certains insinuent qu’il n’y a aucun morceau de Nirvana dans le film, soit pour une question de budget, soit parce qu’une personne (en l’occurrence, Courtney Love) ne vous en aurait pas donné l’autorisation.

La plupart des gens s’attendent à ce que le biopic d’un musicien contienne les morceaux composés par ce musicien. Mais aussi fou et désintéressé que cela puisse paraître, la décision de ne pas utiliser la musique de Nirvana, comme celle de ne pas montrer le visage de Kurt avant la fin du film, me revient. En réalité, j’avais envisagé de passer un morceau de Nirvana à la toute fin, lorsqu’on voit apparaître le visage de Kurt, mais le moment venu, je me suis rendu compte de mon erreur.

D’une part, une chanson de Nirvana ne pouvait, à elle seule, résumer la vie de cet hom­me. D’autre part, c’était insuffler un sentiment de toute-puissance et de triomphe à un moment de deuil. J’ai tenté l’expérience avec plusieurs morceaux, mais aucun n’était probant. Puis, j’ai essayé avec la musique composée par Benjamin Gibbard et Steve Fisk: elle était en parfaite harmonie avec le sentiment de solitude.

Quelle a été la réaction de Courtney Love? Elle s’était publiquement opposée à de précédents documentaires sur Kurt Cobain.

Oui, surtout ceux qui l’accusaient d’avoir assassiné Kurt, et d’avoir utilisé ses chan­sons sans autorisation.

Elle n’a pas essayé d’empêcher la réalisation du film?

Michael détenait tous les droits sur les enregistrements. Mais nous tenions à la tenir informée, ainsi que son manager, de ce que nous faisions. En fait, ils nous ont énor­mément aidés en faisant savoir à d’autres maisons de disques qu’ils ne s’opposaient pas au film. Sans leur soutien, nous n’aurions jamais pu créer cette incroyable bande originale.

Avez-vous, dès le début, pensé à intégrer des artistes qui avaient influencé ou inspiré Kurt?

C’est une des premières choses dont j’aie parlé à Michael, et il était très enthou­siaste. D’une certaine manière, Kurt aurait été d’accord avec cette approche, car il avait l’habitude de parler des groupes qui l’avaient influencé, ou de ceux qu’il appréciait. Il y a cette fameuse anecdote où il portait un tee-shirt de Daniel Johnston lors d’une séance photos, et quelque temps plus tard, les plus gros labels s’intéressaient à cet artiste.

On peut aussi considérer que la plus grande contribution de Kurt à la musique était cette faculté d’absorber les différents styles musicaux qu’il écoutait - du punk à la new wave, du rock de stade à la pop d’Olympia - pour créer son propre univers.

Comment avez-vous choisi les groupes et les chansons ?

Ce fut une des étapes les plus intéressantes du film. J’avais des piles de CD des ar­tistes préférés de Kurt, il ne me restait plus qu’à remplir le puzzle. Il fallait à chaque fois trouver la chanson qui, non seulement symbolisait une période précise de la vie de Kurt, mais dont la teneur thématique était appropriée au moment en question. Écouter l’album de Queen, News of the World, que j’ai dû entendre une centaine de fois étant enfant, découvrir subitement la beauté du morceau It’s Late, et réa­liser qu’il se marierait parfaitement avec les scènes de la scierie où travaillait le père de Kurt, c’était vraiment un grand moment.

J'ai une question par rapport à cette scierie et aux lieux en général. Combien, parmi ceux que l'on voit dans le film, ont un lien direct avec Kurt et les endroits qui ont marqué sa vie ?

Quasiment tous. Même ceux qui ne renvoient pas à un thème précis de la vie de Kurt ont une signification. J’ai voulu que la notion de lieu soit au cœur du film. Je suis persuadé que l’on peut comprendre la personnalité de Kurt en voyant les endroits qu’il a vus, comme si on se projetait à sa place. Il a tellement été influen­cé par le contexte dans lequel il a grandi, qu’il soit géographique, historique, ou social.

Ses expériences ont également forgé sa personnalité : ses relations familiales, son cadre de vie, ainsi que la musique qu’il écoutait. C’est la raison pour laquelle j’aime dire du film qu’il donne à voir le monde à travers les yeux de Kurt et à l’entendre à travers ses oreilles.

C’est ce qui vous a poussé à vous intéresser à Kurt et à son histoire ?

Certainement. Mais c’était aussi par souci de rétablir la vérité par rapport à tout ce qui avait été dit sur lui. J’aime rappeler aux gens qui ont vu le film que dans la plupart de ces entretiens, Kurt n’avait que 25 ans. Pour beaucoup, il était cet homme extatique qui s’exprimait en marmonnant, mais il était surtout doté d’une grande intelligence et d’un point de vue très affirmé. Même quand il se leurre, ou qu’il tente de leurrer son interlocuteur sur sa consommation de drogues, il tient un plaidoyer clair et rigoureux.

Mais ce qui ressort le plus du film, et qui m’a le plus surpris d’ailleurs, c’est qu’il s’agit réellement de l’histoire d’un dépressif. Je pense que Kurt souffrait d’une grave dépression non soignée qui, selon moi, se révélait à chaque nouvelle aspi­ration : "Si seulement j’avais un groupe... Si seulement j’avais une petite amie... Si seulement j’avais une famille..." Et bien que ses vœux se soient tous vus exaucés, il était en quête perpétuelle du bonheur.

On parle beaucoup de sa consommation de drogues et de ses maux d’estomac qui auraient, semble-t-il, précipité sa mort, mais cette dépression profonde a probablement été déterminante dans son suicide.