On a lu et entendu beaucoup de choses sur Kurt Cobain dans les années qui ont suivi sa mort.
Sa vie a été fortement embrumée par les rumeurs qui ont circulé sur son usage de drogues et son suicide, faisant même cas de diverses théories du complot. Cette mythologie a quasiment occulté sa véritable personnalité et les raisons de sa fulgurante ascension au stade de célébrité.
Je ne suis pas d’accord avec ceux qui ne voient en Kurt Cobain qu’un musicien. Je pense qu’il reste un des plus grands artistes de la fin du 20e siècle. C’est pourquoi je considère ce film, non seulement comme un regard posé sur sa vie, mais aussi une fenêtre ouverte sur son époque.
Pour commencer, Kurt Cobain fut le premier de sa génération (et de la mienne) à parler des grands bouleversements sociaux qui marquèrent les vingt-cinq dernières années du 20e siècle : la lente disparition des petites villes au profit du corporatisme, la tendance familiale au divorce, au second mariage, les mères qui partent travailler et les "enfants à la clé", la prescription de la Ritaline, la peur de la guerre froide, une société de plus en plus violente, un regard nouveau sur le genre humain et la sexualité, les assauts de la presse à scandale... Il évoquait tous ces thèmes avec passion, rage, et n’en déplaise à ceux qui le réduisent à un toxicomane paumé, avec intelligence.
Le titre About A Son se fait l’écho de cette prise de conscience. Le film ne traite pas uniquement des relations de Kurt Cobain avec ses parents, ou de la famille qu’il n’a jamais eue. Il montre également ce que représentait une enfance vécue à Aberdeen, une enfance vécue dans ce pays, à une époque particulière de l’histoire de l’Amérique.
C’est cette personne dans toute sa complexité que j’ai découverte au travers des interviews de Michael Azerrad. Et pour leur faire honneur, j’ai voulu réaliser un film qui dévoilerait toutes les facettes de Kurt Cobain : son humour, sa colère, ses peurs, son empathie, sa tristesse, son amour, sa paranoïa et son regard perspicace sur le monde qui l’entourait. Je souhaitais offrir aux spectateurs l’opportunité de s’asseoir avec lui, de s’imprégner de sa présence. Je voulais que l’espace d’un moment, ils oublient que la conversation à laquelle ils assistent remonte à plus d’une décennie, et que la voix qu’ils entendent s’est désormais éteinte.
Je tenais à ce qu’il parle de lui-même, qu’il soit le principal narrateur de son histoire, sans commentaires extérieurs. Au cours des dix dernières années, nombre de films et de livres ont été basés sur des témoignages d’amis, de fans, de critiques et de collaborateurs, dans le but de donner un contexte à sa vie. Mais peu, voire aucun, n’avait jusqu’ici donné la parole à Kurt Cobain lui-même.
Je me suis laissé guider par ses mots pour déterminer les passages que je voulais utiliser. Michael Azerrad a été un proche collaborateur durant cette étape, et nous nous sommes rendus compte que nous étions tous deux désireux de mettre l’accent sur sa personnalité, plutôt que sur les détails de l’histoire de son groupe. Ses relations avec ses parents, son ami et membre du groupe, Chris Novoselic, et sa femme, Courtney Love, tenaient une place très importante dans son histoire. Quant à la valse des batteurs de Nirvana, l’enregistrement des albums, le tournage des clips... nous les avons mis de côté. Je suis sûr qu’un jour, quelqu’un réalisera un documentaire sur Nirvana, mais ce n’était pas mon intention. (D’ailleurs, le mot "Nirvana" n’est prononcé que tardivement dans le film, à l’Acte III.)
En ce qui concerne les images, je ne voulais surtout pas adhérer à une quelconque esthétique grunge – de même pour la réalisation et le montage. Je voulais une structure classique : trois actes, une ouverture et deux intermèdes, avec une composition d’images oniriques.
Pour moi, la notion de lieu est très importante, encore plus pour ce thème et ce film. C’est difficile de ne pas voir en Kurt Cobain la personnification des trois villes de l’état de Washington où il a vécu.
Bien qu’Aberdeen ne soit qu’à une heure de route d’Olympia, elle-même située à une heure de Seattle, on ne peut trouver de villes plus différentes, que ce soit au niveau des habitants, de l’architecture, ou de la palette de couleurs les caractérisant : les gris tannés, les marrons et les verts des forêts d’Aberdeen, les tons pastel d’Olympia, les teintes plus vives, les gris métallisés et les noirs de Seattle.
En divisant le film en trois actes, nous avons profité de ces variations de couleurs en utilisant différents types de pellicules selon la ville, et en attribuant un genre à chacune d’elles : masculin pour Aberdeen, féminin pour Olympia, et l’association ou le conflit des deux pour Seattle. Bien que les changements ne soient pas flagrants, il y a une évolution dans la réalisation et le montage au fil des actes et des villes. Les compositeurs, Steve Fisk et Benjamin Gibbard, ont abordé la musique dans le même esprit : une sensibilité plutôt rock dans l’Acte I, des sonorités plus pop dans l’Acte II, et la rencontre des deux dans la conclusion.
Au-delà du fait que je souhaitais une musique quasiment omniprésente, je voulais choisir des chansons d’artistes qui l’avaient influencé, inspiré ou transporté, lui qui était connu pour soutenir ouvertement d’autres groupes et dresser des listes de ses favoris. Compiler tous ces artistes a été une des étapes les plus gratifiantes dans l’élaboration de ce film, car en créant cette sélection, j’ai l’impression d’avoir ouvert une autre fenêtre sur sa personnalité et sur la musique qu’il composait.
De la même manière, j’ai décidé de n’utiliser aucun élément d’archives, excepté quelques photographies de Charles Peterson, la plupart n’apparaissant que vers la fin du film. Ses photographies s’accordaient avec ma volonté de ne pas inscrire le film visuellement dans un lieu ou une époque donnée. Afin de limiter l’usage des archives de Charles, ce dernier était présent pendant le tournage, et tirait de nouveaux portraits dans chacune des villes.
Les images représentent essentiellement des endroits qui étaient importants pour Kurt Cobain.
La séquence accélérée du lever du soleil au-dessus du lac Washington a été filmée depuis la cuisine de son ancienne maison, là où la plupart des entretiens se sont déroulés. Nous avons également tourné dans sa maison d’enfance, à Aberdeen (qui a récemment été occupée par des squatteurs), ainsi que dans son appartement à Olympia où il vécut un certain temps. Nous avons filmé l’usine où son père travaillait, la YMCA où il fut maître nageur, les bars dans lesquels il a joué, et sa maison de disques.
Pour certaines scènes, nous avons trouvé des personnes dont la situation reflétait la sienne à un moment donné : un élève marchant dans les couloirs du collège d’Aberdeen, un nettoyeur de cheminées dans un hôtel d’Ocean Shores, un groupe du label Sub Pop sur le point de percer...
D’autres séquences sont en rapport avec des périodes de sa vie qui ne sont pas abordées dans les entretiens. Une équipe de lutte d’Aberdeen fait écho à sa petite expérience en tant que sportif, un homme vidant des corbeilles à Olympia nous rappelle qu’il continuait à travailler comme gardien de nuit quelques années avant de devenir une star mondiale.
D’autres images encore sont liées de manière indirecte à sa vie. Il s’agit notamment de la nouvelle bibliothèque municipale de Seattle que l’on voit à l’Acte III, lorsqu’il imagine ce que deviendra le monde dans dix ans, ou de collages réalisés par un jeune artiste de Seattle, qui n’était qu’un bébé à la mort du chanteur, mais dont le travail artistique est très proche de l’œuvre de Kurt Cobain.
Parmi les plans que je préfère figurent les portraits de passants croisés lors du tournage, des gens qui semblaient incarner les villes que nous filmions. Je suis convaincu qu’on peut ressentir un lieu rien qu’en regardant ces visages.
A la fin du film, Michael demande à Kurt Cobain si son histoire est "une histoire triste". Je dirais même qu’elle est tragique en un sens, car elle illustre le pouvoir de la dépression et l’emprise que celle-ci peut avoir sur un individu.
Mais j’espère qu’en écoutant son histoire, les gens le comprendront mieux, lui qui était, après tout, un homme comme les autres, un jeune homme (âgé de 25 ans dans la plupart de ces interviews) qui n’a jamais su trouver les clés du bonheur et de la joie de vivre.