Dans la prolifération d'images venues de tous les horizons, y compris dans l'un des festivals de cinéma les plus réputés, le surgissement d'un plan qui surpasse tous les autres fait figure de choc. C'est ce qui se produit aux premiers instants de Shame de Steve MacQueen (le plasticien, auteur de l'impressionnant Hunger).

Décrire le plan n'est pas d'un grand secours. En plongée, nous voyons le visage tourmenté d'un homme dans son lit. Nous ne savons encore rien du film, mais l'intensité physique de l'acteur, la sûreté du cadre, le temps qui s'installe entre ce regard et le nôtre (qui le surplombe), le son qui nous enveloppe immédiatement pour nous indiquer la couleur sombre (du paysage mental), puis l'inscription du seul titre, Shame, sur l'écran (sans autre mention : le générique n'arrivera qu'en point final), cinq lettres qui se détachent dans la lumière comme des particules et s'évanouisssent... En quelques secondes, en effet, nous voilà face à un film qui va nous atteindre par un moyen purement artistique : le cinéma.

Comme Hunger était un grand film politique qui exprimait l'oppression, la révolte, l'espoir... en nous confrontant à un corps, à un espace, à un temps, Shame évoque de la même façon la sexualité, celle qui n'arrive pas s'épanouir.

L'homme s'est levé de son lit. Nu, il parcourt son appartement. De sa chambre, au salon, à la salle de bain, à la chambre de nouveau, tantôt dans l'ombre tantôt dans la lumière, dans un cheminement répétitif, circulaire, obsessionnel (?). Nous ne savons rien de lui, mais surgit son malaise, cette sensation de prison d'un appartement dont nous avons immédiatement la perception des volumes, cette façon d'être avec son corps sans savoir quoi faire avec.

De fait, le corps du héros, qui semble toujours en parfaite adéquation avec le décor social - au bureau, au restaurant, au pub...-  exprime toute sa souffrance de retour dans sa tanière. Dans l'intimité. Et c'est le face à face avec soi même qui se révèle le plus insupportable. Et la honte rampe, s'insinue. Même lorsqu'une femme aimante va pour vous caresser la joue. Justement parce que cette tendresse n'est, soudain, pas "acceptable" ? Dans son "intérieur", confronté, chez lui, à une situation insupportable (dans sa chambre, dans son lit), le héros apaise sa colère en fuyant : aller dehors, faire du jogging, avoir de la musique dans les oreilles. Et le corps s'apaise un temps. Les démons demeurent.

Shame, comme Hunger, fait alors  le bilan d'un monde (d'un corps social à travers le corps d'un homme) qui ne peut plus éprouver de sentiment. La violence, secrète, larvée, ordinaire (tout ne commence-t-il pas par un échange de regards, dans le métro, dans une scène du début du film reprise en bout de course, avec la cicatrice sur le visage en stigmate de la honte ?) puis violence explosant dans un sursaut de vie... la violence apparait alors comme le vrai sujet d'un film qui avançait sur le thème du tourment sexuel. Mais, d'un film à l'autre, à travers la faim, le jeûne, le manque (de nourriture, dans Hunger; d'amour dans Shame), à travers l'appétit (sexuel, ou l'appétit d'épouser une cause idéologique) , Steve MacQueen façonne un cinéma où la souffrance devient la matière même du film, son materiau multiforme et inépuisable.

C'est ici une violence invisible, puis intrusive, explosive, autodestructrice, sociale et intime, rédemptrice et doloriste (la fin peut même retourner cette violence contre le film lui même, annulant pour certains spectateurs sa force d'évocation). L'esthétique du film contient le discours. Qu'on y adhère ou pas, cela offre une partition de cinéma magnifique. Où l'acteur (son corps, sa voix, son rythme propre) se place en équivalent de la lumière, de l'espace, du son, du montage.

Il y a, bien sûr, le héros, Michael Fassbender (logiquement prix d'interprétation au Festival de Venise, qui fut déjà le héros de Hunger), mais aussi son alter-ego féminin, Carey Mulligan, éblouissante, méconnaissable (à l'inverse de ses rôles très remarqués dans Une éducation ou Never let me go). Son interprétation personnelle de la chanson New York, New York conduit progressivement au trouble, au frisson et à la sensation de n'avoir jamais aussi intimement approché ce personnage que lorsqu'elle livre sa version de cette chanson ultra connue. Que savons-nous, au fond, de ces quelques personnages ? Une filiation. Un malaise. Une beauté sacrifiée. De tout le film, la seule indication clairement psychologique ne nous aura été donnée que par le titre du film : cette honte dont l'origine est mystérieuse, mais ancrée, envahissante, dont nous n'avons pas à chercher le sens mais dont nous pouvons partager les implications, puisant en nous les mêmes mécanismes qui déclenchent l'incompréhension et l'inquiétude.

Mais c'est une inquiétude qui devient fascinante, libératrice et belle à force de travail artistique, dégageant une force brute qui place Shame au croisement de l'univers pictural d'Antonioni et de la puissance noire de certains films de Bergman. C'est dire que l'on a l'impression, face à Shame, de ne plus être devant un simple film, mais en présence d'une boule de feu, noire, qui est face à nous et pourtant se déplace, aussi, en nous.

Philippe Piazzo