Jean-Charles Masséra : Le film nous renvoie au sentiment d'être toujours dans un rapport de discontinuité avec l'autre, de non-sensation du monde, des corps, du temps vécu... Le temps d'une fiction, les Leçons semblent, de manière désespérée et dramatique, chercher la forme cinématographique de l'expérience du corps désiré, de l'instant, d'une sensation, d'un son...
Vincent Dieutre : Le problème est que chacun de nous a la même tendance que celle du personnage que j'incarne dans le film, qui est de s'accrocher à un seul récit continu à l'intérieur de la cacophonie générale et de s'en faire une pensée, une vie, voire un destin... En cela, l'époque actuelle ressemble beaucoup à l'époque baroque. L'architecture baroque est toujours un défi à la symétrie, à la ligne droite.
À l'époque, on déterminait un nouveau centre, plus fragile... c'est un peu le même problème qui se pose à mon personnage... Pour lui donner corps, je voulais m'investir physiquement et impliquer dans le projet des lieux et des chose et des gens que j'aime profondément. C’est devenu un collage. En juxtaposant des choses "vraies", des tableaux et ces trois villes, j’espère rendre compte de cette discontinuité.
JC.M : Dans le film, l'alternative est celle du corps raconté, du corps peint ou sculpté. C'est l'une des forces du film, l'œil de la caméra qui caresse une épaule, qui va épouser le désir par les courbes du corps...
V.D. : J’ai mis en scène un personnage lucide qui tente d'aller au bout d'une expérience esthétique singulière. Cela se mêle avec sa vie intime d'homosexuel, avec celle de ceux qui l'aiment...
JC.M : "Si je ne trouve pas les images de mon désir, ici et maintenant, dans ma propre culture - dans le cinéma, la télévision ou la publicité -comment gérer ce déficit de représentation de soi ?" Cette question me paraît motiver le dialogue avec la peinture caravagesque que tu mets en scène et dont le film propose enfin un usage contemporain..
V.D : Ces tableaux correspondent à une érotique qui m'excite. J'avais envie de confronter cette érotique avec la représentation actuelle de l'érotique Gay : culte du body-building, du corps produit et consommé qui me semble insatisfaisant. Le personnage veut tester les choses jusqu'au bout. Il mène une spéculation "à mort" autour de cette certitude de la beauté des œuvres du Caravage. Cet éblouissement devient une énergie, ça le fait vibrer, ça le fait tomber dans les pommes. Il veut s'accrocher à cette émotion comme si elle pouvait redonner du sens au monde...
JC.M : Ton personnage semble lutter contre le parti pris esthétique qui consiste à "faire avec l'aujourd'hui" en se tournant vers des images qui, en leur temps, codifiaient un imaginaire fondé sur le religieux... Comme s'il s'interrogeait sur un usage possible d'une peinture qui nous est léguée sans son contexte d'inscription initial... sans Dieu...
V.D : C'est la grande question du film : qu'est-ce qu'on fait de cette beauté encombrante ? Elle a perdu son contexte métaphysique mais en revanche, elle n'a pas perdu sa charge sensuelle. Le film n'est absolument pas un questionnement de la foi, pour moi, c'est réglé. Mais les images qui allaient avec touchent, dérangent encore.
Cela correspond justement à la période où émerge l'hypothèse d'un monde sans Dieu. Le Caravage était cependant parmi les gens les plus croyants, même s'il représentait un Christ pauvre avec de la saleté sous les ongles, mal rasé, enfin pas du tout "sacralisé"...
JC.M : Pour toi, ces leçons répondent à un besoin, un besoin de sortir du sentiment d’inadhérence des années 90, violemment traversées par la drogue, le Sida... Pour chaque spectateur, ces leçons pourront répondre à d'autres formes d'inadhérence, à d'autres manifestations du sentiment de discontinuité...
V.D : Cette recherche d'une réalité supérieure dans l'Art ne peut pas être la solution. Je connais des gens qui n'écoutent que de la musique classique, qui hantent les musées ; qui vivent dans un univers falsifié...
La complexité du monde est telle, s'y entrechoquent tellement de choses différentes entre la télé, la pub, l'information, la pornographie... qu'ils ont besoin d'une tour d'ivoire pour se protéger. C'est un piège contre lequel tous les artistes doivent se défendre.