Une histoire vraie.
À la base de ce film, un simple morceau de papier. Un vieux message recueilli on ne sait par qui, conservé on ne sait pourquoi entre les pages d'un livre. Une histoire vraie à inventer. Un homme avait recueilli un message glissé entre deux planches mal jointes d'un convoi de déportés. Ce message, il l'avait porté à l'adresse indiquée, un simple signe de vie. Il avait vu les parents d'une jeune femme que la Gestapo avait arrachée à son foyer. Ils avaient parlé longuement, et l'homme avait pris l'habitude de revenir, prendre des nouvelles. Le temps avait passé. Au retour des déportés, l'inconnue faisait partie des survivants.
Comme dans les contes, comme dans les rêves, la jeune femme va-t-elle épouser l'homme qui avait si longtemps rêvé d'elle ? Une histoire d'amour, donc, bien singulière. Deux êtres qui ne se sont jamais vus, qui n'ont à proprement dit jamais communiqué, mais qui savent qu'ils existent, complices dans l'adversité... L'un a donné sa confiance, l'autre s'en est montré digne, bien peu de choses... mais des mois durant, il faut croire que, de part et d'autre, ce fragile lien a été d'un grand secours puisqu'il a permis à l'un comme à l'autre de traverser l'orage.
Julien est un homme ni meilleur ni pire qu'un autre. Mais d'avoir rencontré l'ombre de l'idée d'un impossible amour lui a fait découvrir l'époque dans laquelle il vit. Une prise de conscience inexprimée, où les valeurs de solidarité humaine ont un sens et donnent un sens à la vie.
Dans le film, Julien se trouve, à son corps défendant, avoir doublement charge d'âme : l'enfant qu'il a baptisé Thibault et dont il ne peut se débarrasser sans trahir l'engagement, d'autant plus fort qu'il n'a jamais été formulé, qui le lie à Sarah : et Sarah elle-même, qui disparaîtrait à tout jamais s'il ne restait personne pour penser à elle...
Note d'intentions
Je suis vivante et je vous aime est une comédie et une histoire d'amour.
Bien malgré lui, Julien, notre personnage principal, est plongé dans une époque où se trouvent bouleversés les points de repère habituels. Et comme il est d'un naturel quelque peu timoré, hésitant à prendre spontanément une décision, il est en grand danger d'être ballotté par des événements dont il perçoit à peine l'enjeu. Au point crucial, il choisit la fuite dans l'imaginaire et c'est là qu'il rencontre l'amour.
C'est là aussi, étrangement, qu'il deviendra contemporain de l'époque maudite qui l'a vu naître. C'est son regard qui guide le nôtre, déterminant une approche particulière, parfois cocasse, souvent tendre et étonnée. Il y a une recherche permanente d'opposition entre ce que nous estimons être l'essentiel et ce qui doit rester secondaire dans l'ordre du récit. D'un côté le détail (objets, personnages) souvent parcellaire, mais concret, réel, précis. De l'autre l'ensemble (le décor, l'époque) qui reste nimbé d'incertitude.
Ainsi la mémoire fait-elle parfois part inégale selon la force avec laquelle les événements ont été vécus. Ce qui a été vécu au singulier se détache avec force. Ce qui appartient au collectif reste presque abstrait. On l'a compris, le contexte historique n'est jamais le sujet du film. Il en définit le cadre. Il affleure ça et là, au gré des exigences du récit mais sans jamais occuper le devant de la scène.
Le ton recherché est celui de la comédie, avec un effet de bascule entre rire et émotion. Pour cela, il importe de libérer totalement le jeu des acteurs de toute pression technique. Aucune "prise" n'a prétendu être le décalque amélioré de la précédente, mais une variante originale toujours neuve. Une éternelle "première fois".
C'était une exigence d'autant plus formelle que l'un des personnages clé est un enfant de quatre ans dont il a fallu attiser la spontanéité en jouant avec lui à l'absence de contrainte (apparente). Les partenaires adultes savaient bien que dans ce cas, aucune tricherie n'est acceptable, aucun "truc d'acteur".
À mi-vie (à propos du personnage de Julien)
Le comportement de Julien - découvrant l'amour et la vie -, fait songer à une crise adolescente, découvrant l'amour et la vie. Mais c'est justement parce qu'il est en réalité plus près de l'âge de la dernière chance que de celui des premiers choix que son destin me touche.
Il y a en lui une sorte d'innocence tenace qui le protège et qui l'expose. On pourrait dire immaturité, mais c'est autre chose, une difficulté à être tout à fait "comme tout le monde" malgré une incontestable bonne volonté pour suivre les chemins qu'on lui trace. Une mère quelque peu abusive qui le maintient dans le culte d'un père mort au début de la Première guerre mondiale, un sentiment de confuse culpabilité de n'avoir pas été balayé à son tour par la tourmente de la deuxième guerre, Julien a découvert un beau matin qu'il était désormais "plus vieux que son père". D'avoir continué à vivre l'a étonné.
C'est peut-être cela "la fêlure" dont parle Scott Fitzgerald. Ajoutons à cela que les désordres de l'occupation ont détruit les points de repère habituels. Julien se laisse vaguement aimer par une Lucie qu'il a connue quand elle n'était encore qu'une petite fille.
Aux yeux de la jeune femme, il est une sorte de gros nounours inadapté. Auprès de lui, d'avoir à le protéger, elle se sent en sécurité. Elle aussi porte son bagage de contradictions et on peut penser que les séquelles de l'exode n'ont rien arrangé.
Mais Lucie a encore l'âge où il est raisonnable de faire fausse route. Le hasard va propulser Julien dans son époque, lui faire rencontrer une sorte de dernier premier amour nimbé d'imaginaire, découvrir enfin la réalité au détour du rêve. Je me souviens d'un livre dont je ne connais que le titre : Un homme vient au monde.
On naît à tout âge. Le personnage de Julien s'est imposé à moi comme un de ces êtres qui a failli oublier de vivre et que la vie a rattrapé. Jérôme Deschamps apporte spontanément le décalage souhaité, entre naïveté et innocence, ce qu'on peut appeler la poésie du personnage de Julien. Il fait partie de ces interprètes qui en disent "plus qu'ils n'en savent" et laissent toutes ses chances au non-dit.
Le premier venu, à propos du choix de Dorian Lambert (Thibault, 4 ans).
Au centre du film, il y a un petit garçon de quatre ans. Un regard étonné sur un monde en plein bouleversement, d'autant plus innocent qu'à un enfant on ne dit pas tout, on raconte des sornettes pour ne pas l'effrayer, on déforme la réalité pour la rendre, croit-on, plus supportable, sans songer que ce faisant, on la rend plus indéchiffrable encore, la peuplant de rêves et de cauchemars. Le choix du petit interprète est déterminant pour avoir une chance de traduire au plus juste une histoire qui se veut tour à tour sensible, cocasse, émouvante.
Un enfant de quatre ans, on trouve ça où ? Il y en a à tous les coins de rue, mais ça change tout le temps. À peine rencontré, voilà que ça grandit soudain, ça attrape des caprices, ça fait une varicelle. Et le film dont les dates de tournage fluctuent doucement - ça n'est rien trois ou six mois de plus ou de moins. Sauf à quatre ans où ça change tout.
Annonces dans la presse, visite aux agences, appel aux amis et connaissances, au cours des dernières semaines, le mouvement s'accélère, on en rencontre de toutes sortes, des petits bruns aux yeux noirs, des rouquins, des blondinets, on choisira la mère en fonction du bambin, et les grands-parents en fonction de la mère. Les essais se multiplient. Une jeune comédienne donne la réplique, habile à susciter tantôt l'imitation, tantôt la contradiction.
Les enfants sont parfois dociles à l'excès, parfois dangereusement fantasques, les parents attentifs ou maladroits et moi je suis inquiet, confiant, inquiet de nouveau et l'enfant qui était si bien est devenu trop vieux et l'autre est vraiment trop blond, pas invraisemblable pour un petit juif mais rien dans un film n'est sans signification, ça fait "voulu".
Est-ce cela que je veux dire ? En vérité, la rencontre avec Dorian Lambert s'est faite comme une évidence. Comme ces histoires que racontent les starlettes pour faire croire aux caprices de la providence.
Dans mon quartier, il y avait un terrain vague et un grave débat entre les promoteurs, la ville, et les habitants de la rue. Les gens du coin en avaient pris possession pour en faire un espace vert en l'appelant "square Marcello Mastroianni". Et c'était la fête pour les grands et les petits, un beau dimanche de printemps, un côté "congés payés front populaire" révisé peace and love et actualisé écolo. Il y avait des gamins qui couraient dans tous les sens, tiraient la queue des chiens, se barbouillaient de barbe à papa ou grimpaient sur un âne que quelqu'un avait eu l'idée d'amener là. Il y avait ceux qui pleuraient quand ils tombaient et d'autres qui se relevaient en riant et parmi eux un minuscule petit bonhomme déguisé en chat qui s'est mis soudain à danser comme s'il était tout seul au milieu de la joyeuse tourmente et chacun l'a regardé car il était devenu le centre du monde.
Quand les dates définitives du tournage ont été fixées, nous nous sommes souvenus de cette rencontre de coin de rue, nous avons retrouvé la trace de Dorian et organisé des essais. Et puis encore des essais pour être sûrs, avec Jérôme Deschamps, et encore des essais pour en avoir le cœur net, et c'est devenu évident : le petit Thibault du film, c'était Dorian, le gamin rieur croisé un dimanche de printemps dans les hauts de Belleville. Le premier enfant rencontré pour ce rôle. Le premier venu, en somme.
Roger Kahane