Depuis vos premiers courts-métrages, vous suivez les mêmes thématiques : la famille, l’absence, la transmission, le manque, la culpabilité, la responsabilité... D’où vous vient cet intérêt ?
En fait, je ne décide pas forcément des thèmes que j’aborde, je m’en rends compte après coup. Peut-être cela tient-il à ce qui me touche au cinéma... Je suis très sensible, par exemple, aux réalisateurs, et ils sont peu nombreux, qui savent diriger les enfants. Comencini, notamment. L’Incompris est une des plus belles choses que j’ai pu voir.
Je me retrouve également dans le cinéma de Claude Miller. Je porte davantage un regard sur l’enfance en général que sur ma propre enfance.
Les mères, absentes, prennent aussi une grande place...
C’est vrai. Je ne me l’explique pas. J’ai une mère, tout va bien. La famille, surtout, m’intéressait dans La Pièce manquante.
Qu’est-ce qui en constitue une ou pas ? Une famille sans la mère reste-t-elle une famille ? Et nous voulions montrer un père qui s’isole pour former un monde compact et solidaire avec ses enfants, attirés eux par le monde extérieur.
Beaucoup de certitudes concernant l’amour, l’amitié, la religion, la confiance... volent en éclats. Que cachent-elles ?
Les certitudes sont toujours un peu mensongères. Elles peuvent cacher une volonté de ne pas se remettre en cause. La famille est un schéma, donc faite de certitudes. Un couple doit s’aimer, doit élever ses enfants, le rapport mère fille est souvent assez défini, le rapport père fille a aussi sa propre articulation. En éclatant ça, on éclate tous les codes et l’on peut alors réapprendre à savoir qui l’on est et qui sont nos enfants.
L’ambiance du film est très paisible. Quels ont été vos choix dans la façon de filmer ?
Entre la musique et l’image, nous voulions quelque chose de très lumineux et de très ouaté comme si les éléments extérieurs n’avaient aucune prise sur l’histoire. Mais c’est difficile d’analyser sa propre manière de filmer. On peut avoir des principes mais, comme les certitudes, ils sont faits pour être cassés.
La caméra à l’épaule, par exemple, n’est pas pour moi un choix par défaut. Je le fais quand j’estime qu’à ce moment-là c’est bien. En général, j’opte plutôt pour des plans sur pied, composés, des choses plus simples. Ce film étant en grande partie un film d’acteurs il fallait mettre aussi en place un dispositif peu contraignant pour eux et qui leur laisse un peu d’espace.
De quelle façon ?
En laissant des séquences un peu ouvertes et en tournant dans la continuité. Pour les enfants c’était très important et pour Philippe aussi je crois.
La majorité du film se passe dans la maison...
Elle avait une place très importante dans le scénario et les contraintes de budget nous ont forcés à y passer encore plus de temps. Ce qui était un mal pour un bien. Le choix de les mettre dans cette bulle est devenu encore plus visible.
Avez-vous écrit le personnage d’André en pensant à Philippe Torreton ?
A l’origine, le personnage était plus âgé. Quand on l’a rajeuni, j’ai pensé à Philippe. Je l’avais souvent vu dans des rôles très forts, très affirmés et assez peu dans des personnages vulnérables. J’avais envie d’en faire un père de famille et de le confronter à des acteurs quasiment non professionnels. Je le sentais bien avec des enfants.
Par ailleurs, et sans que cela ne soit prémédité, ma formation de théâtre me pousse souvent à aller vers des acteurs qui en sont issus parce que l’on part du texte.
Comment avez-vous choisi les autres comédiens ?
Marc Citti, que j’aime beaucoup, avait déjà tourné dans l’un de mes courts. Lola Dueñas dégage une certaine folie, c’est une comédienne extrêmement sérieuse, intense et prête à tout pour le film.
Armande Boulanger, 16 ans, est hors norme. Elle est une représentation de l’adolescence que j’aimerais voir davantage au cinéma. Elle a un corps très particulier, un visage de porcelaine, et est extrêmement cinégénique et intuitive. Quant au petit garçon, Élie-Lucas Moussoko, il était bouleversant au casting. Ils ont vraiment été des alliés. Et je suis aussi très reconnaissant à ma productrice de m’avoir permis de prendre une partie de l’équipe technique qui m’avait accompagné sur mes courts. Ce n’est pas si courant, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Sans eux, je me serais senti tout nu.
Et la chanson de Françoise Hardy, Sol ?
On cherchait une chanson qui tracerait un peu la présence de la mère dans la maison. Sol, l’une des deux chansons que Françoise Hardy a enregistrées en espagnol, parle de la constance du rayonnement du soleil face à l’amour souvent passager. À la fin du film, un orage éclate, comme pour casser cette logique, faisant directement écho aux derniers mots de Paula dans sa lettre : « Soyez heureux, malgré l’orage ».