Comment avez-vous rencontré la famille Zanders ? Quand et comment est venue l’idée des trois frères errant dans la Nouvelle Orléans ?
Turner Ross : D’une certaine manière, ces garcons sont nos doubles, dans une sorte d’univers parallèle bizarre. Ils sont comme des moi fantasmés de ce que nous avons été dans l’enfance – des versions améliorées des petits délinquants mal dégrossis qui partaient à l’assaut de la Nouvelle Orléans lorsqu’ils étaient enfants. Nous sommes revenus là pour capturer les fantômes que nous voyions alors – pour plonger à nouveau dans ces eaux multicolores. Nous avons trouvé ces garcons comme nous trouvons toujours tous nos sujets, par hasard, de manière fortuite – ce qui implique d’avoir le bon regard au bon moment. On savait ce qu’on cherchait, mais il fallait attendre qu’ils rentrent dans notre champ de vision, presque littéralement. À partir de là, il suffisait de les suivre.
Il y a presque deux films dans Tchoupitoulas : l’un illustre les pensées et les rêveries d’un jeune garçon, William, et l’autre s’attarde sur les spectacles et les attractions de cette rue de la Nouvelle Orléans. Ce qui est intéressant, c’est que vous vous introduisiez dans les pensées de William mais aussi dans l’intimité de certains artistes, comme cette Black Pearl...
C’est autant un film sur les rêves que sur un lieu. Les rêves autour de ce lieu et les rêves inspirés par ce lieu. Nous sommes allés là où les esprits des garçons nous guidaient, dans leur errance. Même s’ils n’apparaissent pas toujours concrètement près de ces apparitions, leurs pensées sont là, se transformant et flottant tout autour. Ces rêves ont été à la source de ce kaleidoscope nocturne de la Nouvelle Orleans.
Tchoupitoulas se présente comme un conte : les frères rencontrent d’étranges créatures de la nuit, ils doivent rentrer à minuit comme Cendrillon, ils se perdent comme le Petit Poucet, et le bateau abandonné pourrait être un château hanté. Avez-vous pensé à cet aspect ?
Oui, et aussi aux allégories, aux mythes, au côté mystique des choses. Ils sont dans le ventre de la bête, ils traversent la rivière sans retour, etc. La Nouvelle Orléans est un lieu de conte de fées, où vivent les personnages qui peuplent ces histoires, et qui les ont inspirées.
Les lumières sont omniprésentes dans le film, il y en a de toutes sortes. Lorsqu’elles s’éteignent au matin, William et les spectateurs reviennent à la réalité, comme si lui et nous émergions d’un rêve. Et lorsque la voix de William nous fait part de ses désirs et de ses rêves, c’est sur des images, des gros plans de lumières. Est-ce une façon d’accentuer l’opposition entre fantasme et réalité ?
Nous évitons absolument de contraindre à des interprétations, ou d’avoir des intentions trop manifestes. Nous essayons de susciter des expériences, en captant l’essence d’un lieu, en dépeignant un sentiment. Ce sont avant tout les documents d’une expérience, des traces laissées pour la postérité. Mais l’expérience du spectateur est aussi valable que le document lui-même car elle donne vie à un enregistrement inanimé...
Notre but était de recréer une nuit parfaite et cela nous a demandé plus d’une nuit pour y parvenir. À propos des lumières, la Nouvelle Orléans est la ville des lumières et des ombres, des couleurs qui se reflètent, du clair-obscur des lampes à huile.
C’est un film nocturne où les images sont générées par les sources de lumière, le contour mouvant des choses et l’attrait des pulsations des néons.
Propos recueillis par Christian Borghino pour le Festival Cinéma du réel 2013