Lorsque Jean Genet est mort, en 1986, je me suis demandé ce qu'il avait pu penser, pendant ses dernières années, de ce qui se passait dans le monde. Quelle aurait été sa position sur le Sida, par exemple, ou sur Ronald Reagan?
C'est alors que j'ai eu l'idée de POISON, un film où ces questions seraient envisagées à travers une thématique propre à Genet et centrée autour de l'idée de déviance.
Genet, homosexuel, voleur, poète et hors-la-loi, a toujours été du côté des déviants. Même à la fin de sa vie, il se sentait plus à l'aise en compagnie de Black Panthers ou de membres de l'O.L.P. que dans les milieux littéraires qui, à ses débuts, l'avaient soutenu (en 1947, c'est grâce à une pétition de Cocteau et de Sartre qu'il fut amnistié par le président de la République).
Dans ses écrits, les actes de transgression se transforment en rituels sacrés décrits dans une langue luxuriante. Sartre appelait cela "l’art de vous faire manger de la merde en vous faisant croire que c'est de la confiture de rose".
Genet méprisait profondément le monde. Au rejet dont, très jeune, il avait été victime, répondait, de sa part, un rejet tout aussi radical. Son attitude sans concession est pour moi un exemple. Elle nous force à nous interroger sur notre participation à des systèmes oppresseurs et réducteurs, qui finissent par faire de la transgression une nécessité.
Dans POISON, la transgression est considérée globalement, à travers trois histoires qui s'interpénétrent. Bien que racontées dans des styles totalement différents, elles traitent manifestement du même sujet. Ce qui les distingue l'une de l'autre, ce n'est pas tant l'intrigue que le narrateur : qui parle, et pourquoi ?
Ce que nous apprenons à travers le monstre de film d'horreur ou le héros d'un fait-divers est très différent de ce que nous pouvons apprendre par Genet, le criminel exilé du Miracle de la Rose. Mais dans les trois cas, le personnage central est un exclu de la société, un être rejeté pour avoir transgressé certaines lois.
En ce qui concerne la structure, mon souci principal était de stimuler le spectateur. De nos jours, la vidéo et le zapping nous ont accoutumés à une forme de narration fragmentée. Mais je tenais à ce que, sous cette construction composite et éclatée, les thèmes essentiels du film apparaissent nettement dessinés. Je souhaite que le spectateur s'interroge à la fois sur l'acte narratif en soi, et sur d'autres problèmes de société, comme la déviance, la maladie et le conditionnement culturel.
LE PARTI-PRIS DU DESIR
POISON prend le parti du désir contre tout ce qui fait de la violence une nécessité actuelle.
J'ai voulu montrer comment la société empoisonne tous ses membres, même ceux qui ont choisi d’obéir aveuglément à ses lois et commandements. Les règles sociales sont profondément ancrées en nous, et j'ignore si l’on peut vraiment s'en passer. Genet s’y est efforcé. Toute sa vie, il a résisté aux pressions qui l’incitaient à se conformer au courant général de pensée. Son exemple est très stimulant pour la communauté homosexuelle qui cherche à se faire accepter tout en restant en marge, et qui rêve de se conformer à l’opinion commune tout en continuant de la critiquer, ce qui est une position intenable.
L'HOMOSEXUALITE
Pour moi, ce qui sépare l’homosexualité de l’hétérosexualité, est essentiellement une différence de forme. On peut jouer avec la forme et, en inversant les règles qui définissent l’hétérosexualité, établir les règles de l'homosexualité. Parmi les films "homosexuels" les plus intéressants, un bon nombre émanent de réalisateurs hétéros. Ainsi, certaines oeuvres étonnamment perverses d’Hitchcock.
Quelles qu’aient été les préférences sexuelles de Douglas Sirk ou de Billy Wilder, leurs films montrent comment on peut contourner les règles et les conventions. A l’inverse, des films comme UN COMPAGNON DE LONGUE DATE ou UN PRINTEMPS DE GLACE, qui parlent des "gays", sont, à cause de leur forme narrative classique, d'une facture manifestement hétérosexuelle.
LE STYLE ET LA FORME
J'ai opté pour la forme du triptyque : trois histoires sur la déviance, racontées dans trois styles différents, afin d’opposer les perspectives. Le documentaire (HEROS) et le film d'horreur (HORREUR) représentent une forme traditionnelle de culture ; ils répondent à un désir de cerner la déviance, d'en éclaircir le mystère et d’en donner une définition commode et rassurante. Au contraire, l’épisode HOMO, qui se réfère directement à l'univers de Genet, se situe du point de vue d'une personne incarcérée, coupée de la société et de ses valeurs dominantes. Mais à la fin, ces trois genres débordent leurs limites et s’interprénètrent. Tous finissent par raconter la souffrance d’un être en butte à l’oppression sociale.
Todd Haynes