Avant d’être cinéaste vous avez suivi des études de médecine…
Depuis l’adolescence, j’ai toujours voulu être réalisateur. Après le bac, j’ai pensé préparer la FEMIS, mais la pression familiale aidant, on m’a fait comprendre qu’il vaudrait mieux commencer par faire de « vraies » études.
Mon père étant médecin, j’ai opté pour la fac de médecine pour acheter ma tranquillité. Pendant ma première année, je me suis lancé en douce dans l’écriture de scénarios. En seconde année, je me suis dit que mes études étaient lancées, et en parallèle j’ai réalisé mes premiers courts-métrages. Tout en continuant mon cursus médical, j’ai rencontré un producteur qui m’a permis de me professionnaliser. De fil en aiguille, j’ai tourné mon premier long-métrage, Les Yeux bandés, mais sans jamais arrêter la médecine. Et jusque là, je n’ai jamais choisi de l’arrêter pour le cinéma.
Vous avez donc appris le métier de médecin. A contrario, est-ce la cinéphilie qui vous a servi d’enseignement pour la réalisation ?
Oui, mais aussi, une certaine culture familiale - on avait l’habitude le samedi soir de regarder pas mal de films en VHS - ainsi que des rencontres au gré des festivals où étaient projetés mes courts-métrages en super 8. J’ai surtout appris sur le tas, en profitant du savoir des autres...
En quoi ces deux professions trouvent-elle, pour vous, un équilibre ?
Il y a un point commun évident entre elles : le travail en équipe, une forme de hiérarchie et le contact avec divers corps de métiers spécialisés. La différence, et c’est d’ailleurs ce dont parle Hippocrate, est le poids de la responsabilité que l’on peut porter quand on est médecin, ce sentiment perpétuel d’être dans le doute, se demander si on n’a pas fait une erreur qui pourrait avoir de graves conséquences. Cette perte de l’insouciance m’a beaucoup marquée...
Quand on fait un film, certes il peut y avoir certaines angoisses, mais au pire ça donne un mauvais film, c’est potentiellement moins dramatique ! Être étudiant en médecine m’a cependant toujours servi dans le cinéma d’abord parce que ça intrigue mes interlocuteurs, ensuite parce que ça les a amenés à penser que j’avais une grande capacité de travail, d’exigence. À l’inverse, il était hors de question de dire dans mon milieu estudiantin que je faisais du cinéma, car ça posait une réputation de « glandeur », de quelqu’un qui se prend pour un artiste, qui manque de sérieux.
Très longtemps, j’ai cloisonné mes deux métiers. Certains chefs de service ont découvert par hasard que j’étais réalisateur, mais la plupart ne l’ont jamais su. Hippocrate est une manière de réconcilier ces deux facettes, tout en confortant l’idée que leur combinaison peut faire sens.
Quelle est la part d’autobiographie d'Hippocrate?
Difficile de se mentir : elle est importante. Rien que dans le fait que le personnage principal s’appelle Benjamin, qui est mon second prénom... Mais il y avait aussi l’envie de rendre hommage à cet apprentissage médical, à ces douze années. Hippocrate est une manière de continuer à les faire exister...
Est-ce pour conserver ce lien que vous avez tourné dans un hôpital où vous avez pratiqué ?
Tourner là où je l’avais imaginé, des séquences inspirées de situations que j’avais réellement vécues, était une chance incroyable. Au début, j’ai senti que l’équipe n’y était pas très favorable, à cause des contraintes techniques et logistiques, mais il a vite été évident pour tous que connaître les lieux serait un avantage : je savais exactement où aller, quels endroits filmer, où trouver la chair du film.
Cette chair passe aussi par la manière dont les diverses parties de l’hôpital (les salles de soins, celle de garde, les chambres des internes, les bureaux…) sont incarnées par des choix esthétiques… Je savais qu’il fallait que je me démarque de l’imagerie collective de l’hôpital véhiculée par les séries télé. D’autant plus que la réalité en est très éloignée. L’hôpital à la télé se limite à des codes.
Je me suis replongé dans mes souvenirs pour retrouver les sensations formelles de ce que j’avais connu : les chambres de garde avec des lumières froides et crues ou les lumières chaudes des chambres des patients la nuit. Ça a été un travail de longue haleine avec le chef-opérateur et le chef décorateur ; il ne fallait pas qu’on tombe dans le piège d’un hôpital monochrome, représenté uniquement dans des tons scindés, le chaud, le froid, mais au contraire qu’on aille vers l’aspect très hétéroclite de ce lieu, qu’on sente que les ambiances sont nombreuses et différentes selon qu’on soit le jour ou la nuit, qu’on soit dans une salle de soins, de garde ou de réunion.
Ce sens du réalisme est accentué par la participation d’authentiques infirmières et soignants quasiment dans leurs propres rôles…
Il s’est très vite posé la question de comment coacher les acteurs qui allaient jouer les infirmières, aides-soignants et médecins. Évidemment, mon expérience faisait que je pouvais remplir une partie de ce travail, mais il fallait aussi gérer d’autres détails. Je me suis souvenu d’une infirmière qui faisait au même moment que moi, et donc comme Benjamin dans le film, son premier stage en hôpital. Je l’ai recontactée pour voir si elle voulait servir de coach. Je l’ai trouvée très débrouillarde et avec ma directrice de casting, nous avons décidé de lui faire passer des essais qui se sont avérés très concluants. Elle est devenue Juliette, l’une des infirmières les plus présentes dans Hippocrate.
J’ai ensuite eu l’idée de faire pareil pour d’autres personnages, comme Pauline, celle qui est présente quand on débranche Mme Richard. Je me suis dit qu’il allait s’opérer un échange de savoir entre les acteurs et les vrais soignants. Je voulais gagner en réalisme et donner le sentiment que le récit n’est pas fabriqué.
Pour autant y avait-il des limites à ne pas franchir dans ce que vous montrez du fonctionnement et de l’institution hospitalière ?
Je me suis beaucoup attaché au réalisme, jusqu’à parfois agacer mon équipe qui me disait qu’on faisait malgré tout du cinéma qui est l’art de la triche ! Or, je pense que la partie romanesque d'Hippocrate ne peut s’ancrer que si l’environnement est crédible dans le moindre micro-détail.
Par exemple, pour tous les gestes médicaux, je voulais que ce soit le matériel adéquat qui soit utilisé : la bonne aiguille, les bonnes compresses, le bon champ stérile. Ma seconde - et bien plus importante - crainte, était de trahir ce que véhicule le film : la culpabilité de Benjamin, ce qui se joue dans les rapports de force entre médecins, dans les questionnements autour de la situation de Madame Richard.
Je ne voulais pas faire le moindre pas de travers pour m’arranger avec le romanesque, ni me faire piéger par un souci d’efficacité dramaturgique. Cette question a été omniprésente.
Pourquoi alors filmer non pas un, mais deux personnages centraux, Benjamin et Abdel, et leurs enjeux respectifs ?
C’est le paradoxe de ce projet : à l’origine, je ne voulais pas me focaliser sur Benjamin, mais rendre hommage aux médecins étrangers que j’ai croisés dans mon cursus et qui sont ceux qui finalement m’ont appris la médecine ; eux, sont là la nuit ou quand on galère… Ces étrangers de 35-45 ans, qui ont de la bouteille, de l’expérience, et avec qui se tissent des liens d’amitié, de fraternité.
Au tout début, Hippocrate, c’était l’histoire d’Abdel. Ce personnage, est plus ou moins la fusion de deux médecins qui m’ont formé : l’un, algérien, Majid Si Hocine qui a participé au film, et l’autre, un Albanais dont j’ai perdu la trace, Arben Menzelxhiu. La relation entre Benjamin et Abdel, met au coeur d'Hippocrate, le principe de rites initiatiques, qui sont un des piliers de la vie d’interne en hôpital, lieu quasi-unique de votre film. Quand on est interne, on passe 90 % de son temps à l’hôpital. Tous les rites de la vie - les amitiés masculines, les histoires d’amour, la découverte de la responsabilité, le rapport à la mort - se passent dans son enceinte. Il est devenu une évidence naturelle qu’Hippocrate s’y déroule majoritairement.
Votre mise en scène, qui n’a pourtant rien d’improvisée, est quasiment tout au long du film dans le mouvement…
Je tenais à un sentiment de foisonnement, de circulation. Pendant les répétitions, je laissais les comédiens libres de trouver leurs déplacements dans les décors pour y adapter la mise en scène. C’est en fonction de la chorégraphie qui se mettait en place aux répétitions que je choisissais l’endroit où j’allais mettre la caméra pour les prises. Une seule règle prévalait : le moins de contraintes possibles pour les acteurs. Et dans les scènes de groupe, mon obsession était de faire exister chaque personnage du plus important au plus secondaire à l’intérieur de la même séquence.
Je voulais filmer des humanités avant de filmer un lieu. L’image que je garde de l’hôpital : ce sont des hommes et des femmes qui s’y croisent, qui se côtoient. Ça fourmille. Les murs ne sont qu’un cocon.
Cette manière de représenter la vie de l’hôpital propose un regard différent de celui qu’a longtemps porté le cinéma français sur cette institution. Usuellement, ce qui est filmé, c’est un monde de notables saisi dans des rapports administratifs et un environnement sécurisé. L’hôpital contemporain n’est plus un lieu d’ultra-modernité : certains sont désaffectés, abîmés. Les mandarins sont désormais des fonctionnaires, qui, sans être financièrement à la rue, gagnent beaucoup moins que les spécialistes en libéral : 30 % des médecins qui travaillent dans les hôpitaux publics sont étrangers issus de l’extérieur de l’Union européenne, mal payés, dans une certaine forme de précarité.
Je voulais traiter tout cela sans que ce soit le sujet du film, qui n’est pas une thèse autour de ces thèmes, ni une charge, du reste. Le climax reste cependant une scène au contenu clairement social, voire politique, où les internes sont sur le point de voter une grève.
L’histoire de Benjamin et Abdel est au centre du film, mais il était important de faire exister le collectif, de donner envie de suivre le moindre personnage secondaire. Aucun n’est utilitaire, chacun représente un enjeu, aussi petit soit-il. Évidemment, parler d’un tel lieu aujourd’hui, c’est forcément parler d’un peu plus que ça. Je ne sais plus qui a dit qu’on pouvait constater l’état d’un pays à celui de ses prisons, je pense que c’est la même chose avec l’hôpital, mais ce n’était pas mon but. Sans botter en touche sur cet aspect, Hippocrate n’est pas une tribune.
Est-ce cette envie de ne pas enfermer Hippocrate dans un aspect social qui a amené la forme de suspense que nourrit le fil rouge autour d’une erreur médicale ?
Sans glisser dans le polar ou le thriller médical, mon désir de cinéaste est aussi celui d’aller vers une forme de divertissement. Je voulais parler des erreurs médicales et de ce que cela implique. À travers elle, une forme d’impunité. En tant que jeune interne, c’est d’ailleurs le rapport à cette impunité qui m’a fait le plus souffrir, parce qu’elle permet d’aller de l’éthique à la morale lorsqu’il y a de quoi se demander, si en l’absence de punition pour une faute, on l’a effectivement commise ou non. Et c’est un questionnement encore plus fort pour un jeune interne comme Benjamin.
Le rapport d’âge entre les personnages a une réelle importance dans Hippocrate. Benjamin se retrouve face à Abdel, qui a une dizaine d’années de plus que lui, et son père. Est-ce que cet aspect générationnel a joué sur le casting ?
Comme beaucoup, j’ai découvert Vincent Lacoste avec Les Beaux gosses. Je ne dirai pas que j’ai écrit Hippocrate pour lui, mais très vite, j’ai senti la proximité avec le personnage de Benjamin. De toutes façons je voulais un acteur jeune qui ait l’âge du rôle. Reda Kateb s’est lui aussi imposé assez vite par la forme d’autorité naturelle qu’il dégage. À l’écran, comme dans la vie. J’ai retrouvé chez lui, quelque chose de très proche des médecins étrangers avec qui j’ai travaillé. Dans les deux cas, ça a donc été une certaine évidence. Jacques Gamblin, par ses techniques de jeu, différentes de celle de Vincent Lacoste et Reda Kateb a amené un contraste qui est devenu une force en amenant la rigidité nécessaire à son personnage.
Entre eux trois, il y a Denormandy. Je voulais une femme qui dégage à la fois de l’autorité tout en pouvant créer une sorte d’ambiguïté du fait de sa beauté. Je ne voulais surtout pas en faire une médecin solitaire, rat de laboratoire. Les femmes sont devenues majoritaires dans les hôpitaux parmi les médecins. Leurs responsabilités (et une forme de sexisme encore présent) les obligent à une grande force de caractère. Marianne Denicourt était parfaite pour ça. C’est une actrice extrêmement douée qui peut tout jouer. Hippocrate est aussi très nourri en seconds rôles. Notamment Philippe Rebbot, qui dans une scène, commente un épisode de Dr House. De quoi rappeler que si dans les années 1970, l’hôpital fut un lieu de prédilection pour le cinéma français, aujourd’hui, il est devenu l’apanage des séries télé anglo-saxonnes.
Comment expliquez-vous cette transition ?
Il faut d’abord savoir que c’est une réalité : le personnel médical est très friand de séries médicales. Ensuite, je pense que l’hôpital est un lieu parfait pour des intrigues de genre. Or, aujourd’hui, c’est la télé qui a investi ce territoire, du soap-opéra au thriller à énigme. Moi, à l’inverse, je voulais m’attacher à faire la chronique du milieu hospitalier, montrer ce qu’on ne voit jamais lorsqu’on vient à l’hôpital et que l’on n’est pas du coté des soignants. Mon envie initiale n’était pas de raconter le parcours d’un jeune interne en médecine, mais l’envers du décor, les coulisses…