Est-ce un genre de thérapie que d’écrire une autobiographie, puis de l’adapter au cinéma ?

La littérature, c’est sortir l’histoire de soi-même et la porter aux autres. À partir du moment où les lecteurs reçoivent l’histoire, elle ne vous appartient déjà plus, vous n’êtes plus la seule à la supporter. Le cinéma, c’est différent. Je ne voulais pas réaliser ce film. Je voulais que ce soit Sylvie Verheyde, parce que c’est quelqu’un d’honnête et de brillant. Mais elle m’a poussé à le faire, même si émotionnellement c’était très dur : il a fallu retourner dans la barre d’immeuble dans laquelle j’avais grandi et revivre les blessures…

 

Et malgré tout, c’est une expérience heureuse que de recréer sa réalité ?

Oui, c’est heureux car tu es portée par l’équipe. Tu ne peux pas changer le passé, mais tu peux un peu le réparer quand tu vois que les gens autour te donnent de l’amour et du soutien. C’est une façon de mettre son histoire à distance et de voir qu’il y a des gens qui y sont sensibles. Le cinéma est une aventure collective, et en même temps, c’est une aventure solitaire parce que tu dois garder la ligne de ton récit en tête. Tu es la seule à savoir où tu vas, donc tu dois rester concentrée. Évidemment, le film a été tourné à La Courneuve.

 

C’était compliqué de récréer le décor de sa vie ?

Non. Les murs de La Courneuve n’ont pas beaucoup changé et tous les détails (vêtements, publicités…) font partie de mon histoire. Par contre, c’était plus compliqué de retrouver une paire de Tobacco !

 

Il y a, forcément, une part de nostalgie là-dedans ?

Le souvenir de l’enfance est toujours un peu nostalgique. D’ailleurs, il y avait de très jolies choses : les histoires d’amitié et aussi une très belle histoire d’amour. J’ai vécu ces choses-là aussi. Quand on dévoile son intimité à des acteurs, on pense à édulcorer son passé. Si j’avais mis ma vraie réalité, personne ne m’aurait crue.

 

Il y a des jolies choses, en effet. Par exemple, Jean-Jacques Goldman qui était votre idole et qui apparaît dans le film. C’était le prince de la ville à l’époque ?

Non, ce n’était pas le prince de la ville, c’était le prince de mon monde. D’ailleurs, je lui ai demandé, pour le film, d’interpréter « Envole moi » en guitare-voix et il l’a fait. Il devait aussi apparaître dans une séquence, en voix-off, mais on a dû la couper au montage. Le plus important, c’était son interprétation de « Envole-moi » avec sa voix qui porte énormément de choses.

 

« Envole-moi », c’est vrai que c’est votre parcours, en fait.

Oui. C’est fou. Je tenais absolument à cette chanson. Je voulais qu’il la chante comme une berceuse à l’oreille de mon personnage. Je voulais que le texte sorte véritablement. Moi, je n’avais pas de père, donc les chansons et les livres étaient comme des pères de substitution ! Ma mère était peu présente, mon beau-père voulait me tuer et mon grand-père est mort tôt. Les chansons de Jean-Jacques étaient pour moi de belles leçons de morale. Il vient de la banlieue lui aussi, ses parents étaient immigrés, il a été touché par mon histoire : la famille, cette volonté de s’en sortir… On a tous les deux été élevés dans le respect des valeurs de la République. C’est important.

 

Elle est arrivée quand votre volonté de vous envoler ailleurs et d’aller à Paris ?

Je m’en souviens très bien. On rentrait de l’école avec ma copine Karima. Il pleuvait. On passait devant le Mail, un autre bâtiment de la cité des 4000. Il y avait encore la tour Presov. C’était immense. J’ai regardé et je lui ai dit : « ce n’est pas normal de vivre ici. » Elle m’a répondu : « tu t’es prise pour la Pompadour ou quoi ? » Je me suis rendu compte que cet entassement dans ces cités n’était pas normal. Physiquement, c’était des cages à lapins. Ce sont des gens qui, en plus, n’avaient pas les mêmes cultures, les mêmes rites, les mêmes langues, donc c’est un miracle que ça n’ait pas pété plus que ça !

 

Aux yeux de vos amies, ça paraissait comme un caprice que de vouloir fuir la cité ?

Bien sûr. Mes amies, pour la plupart, avaient renoncé. Moi, comme je n’ai pas eu de père, je n’avais aucune limite. Tout était possible. Je me suis dit : pourquoi je vis dans un truc de merde et les autres vivent en face de la tour Eiffel ? Ce n’était pas juste pour s’enfuir, c’était aussi pour dire : Paris est à nous ! Pourquoi, moi, je ne pourrais pas y vivre ? Il y a un truc très violent que de cantonner les banlieusards à la banlieue.

 

Quand vous êtes arrivée à Paris, vous étiez quand même fière de venir de La Courneuve ou vous l’avez complètement renié ?

Ce n’était pas de la fierté, c’était une force. Je ne l’ai jamais caché, mais je ne le mettais pas en avant non plus. Un jour, une fille de l’université m’a traité de « fille des rues ». Son père était ministre, sa mère comtesse. Moi, je n’étais pas comme elle, je parlais assez fort. Quand j’ai entendu ça, on s’est battues. C’était un complexe, finalement, de ne pas être comme elle. Ma grand-mère m’a dit quelque chose de très juste : « tu as une force par rapport à eux, parce que toi tu peux faire le trajet dans les deux sens et eux ne feront jamais l’effort de venir ici. » Aujourd’hui, mon chemin m’a donné raison. Le week-end, je rentre à La Courneuve, je mange des gâteaux et du couscous avec ma grand-mère, et je suis autant à l’aise là-bas que dans un grand restaurant parisien.

 

Autre figure de la culture populaire qui a quitté la banlieue pour Paris dans votre film : Kamel Ouali.

Il vient de Saint-Denis. Quand on était jeunes, on faisait de la danse ensemble. Dans mon film, je voulais des gens comme Kamel, avec une vraie intégrité. On m’a proposé des acteurs très connus, mais je ne voulais pas. J’ai préféré travailler avec des gens qui savent ce qu’est La Courneuve. La danse nous aidait à laisser tous nos problèmes aux vestiaires. Nous avions chacun d’entre nous un quotidien compliqué à porter.

 

On peut dire que la chance que vous avez eue, en fait, c’était de rencontrer et d’aimer l’école…

La littérature ! À 8 ans, j’ai lu « Pot-Bouille ». Il y avait une grande bibliothèque en bas de chez moi. Je m’ennuyais tellement que ma mère me laissait à la bibliothèque la journée. Donc j’ai lu et ça a été comme une révélation. À l’école, plus tard, les conseillères d’orientation me disaient : « t’es belle, fais de la coiffure, il y aura toujours des cheveux à couper ». Ou encore : « il y a le parc de La Courneuve à côté, deviens paysagiste ». Mais je n’aime pas la nature !

 

Malgré tout, vous avez aimé l’école et vous le revendiquez ! C’est le geste politique du film ?

Je ne sais pas s’il y a un geste politique dans ce film. Le seul geste que j’ai fait c’est une déclaration d’amour à ce pays, la France. J’ai voyagé partout, dans les pays pauvres et les pays riches, mais ici, même si tout n’est pas parfait, on a une chance folle. Mes enfants sont à l’école publique, leurs profs sont super, l’école aussi, et c’est gratuit ! On a les structures nécessaires, alors c’est à nous d’aller vers elles.

 

Ce qui a été un tournant dans votre vie, c’est la publicité.

La publicité, c’est une digestion populaire de la rhétorique. Lire Roland Barthes c’est comprendre la matérialité du mot, l’idée qu’on peut synthétiser une idée en quelques mots. C’est ce qui rend le travail publicitaire intéressant. En pub, plus tard, j’ai fait le slogan « Faire du ciel le plus bel endroit de la Terre » pour Air France, et c’est ça ! C’est très synthétique et, à la fois, littéraire. À La Courneuve, j’ai rencontré la pub dans la rue, notamment les grandes campagnes Kookai, des années 80. J’étais saisie. Ce n’était pas commun de marcher dans la rue et de rigoler ! J’avais 16 ans et je voulais faire ça. En plus, j’avais beaucoup lu Zola, Maupassant, Victor Hugo, j’adorais Balzac, j’avais un goût pour les mots.

 

Vous dédiez ce film aux Courneuviens d’hier et d’aujourd’hui, et à tous les enfants de la République. Pourquoi ?

Parce que les Courneuviens d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui. J’ai le sentiment que ça s’est vraiment paupérisé, et que les gens ne se parlent plus aujourd’hui. Au pays des droits de l’Homme, ce n’est pas possible. Ce n’est pas ça la France. Je parle des enfants de la République aussi parce que dans ce pays, il y a un pan de la jeunesse qui me fait peur, qui est très véhémente contre la France. Ils ont vu leurs pères courbés toute leur vie, et rentrer complètement exsangues, donc il y a une colère. On peut les comprendre, mais la vengeance n’est pas payante. Jamais.

Puisque nous sommes nés ici, autant prendre le meilleur de la France. La revanche de nos parents immigrés, viendra de notre réussite dans ce pays. Il y a une certaine forme de revanche à prendre quand même. Pour nos pères et nos mères immigrés de la première génération. La revanche, c’est important. Mais la vengeance, c’est le mal pour le mal. Je déteste l’idée stérile de la vengeance.

Moi mon grand-père, à force d’avoir peint des appartements en plomb, est mort à 64 ans. Il a travaillé toute sa vie, et quand il est arrivé à la retraite, il est mort. Il nous a permis de naître ici, de grandir ici, d’y faire des études, d’être dans un pays riche malgré tout, et ça nous a ouvert le champ des possibles. Pourquoi se venger contre la France alors que c’est le pays où tu es né ? Fitzgerald disait : « Aie une bonne vie, c’est ta meilleure revanche ». Aujourd’hui, il faut retrouver un peu de fraternité.

 

Pour conclure, vous auriez aimé être la fille de Mick Jagger et que votre «Papa was a Rolling Stone» ?

Pas du tout. Ce titre, Papa Was Not A Rolling Stone, c’est un ami qui l’a trouvé. Parce que justement un Rolling Stone, c’est quelqu’un de très connu, et moi mon père je ne l’ai pas connu. Quand j’étais jeune, à 10-12 ans, je parlais à la pochette de Lionel Richie et je disais que c’était mon père. Quand on est petite, on se construit des rêves pour ne pas flancher. Aujourd’hui, je connais le nom de mon père, je pourrais le retrouver, mais ça ne m’intéresse pas. Quand j’étais une petite fille battue, je priais tous les soirs pour qu’il vienne me sauver et il n’est jamais venu. Maintenant que ma vie est faite, et que j’ai mes enfants, je n’ai plus besoin de lui...