
En 1986, Sylvester Stallone - « Sly » pour les intimes - est le roi d’Hollywood. Rambo II - La Mission et Rocky IV lui offrent deux de ses plus gros succès et viennent asseoir son statut de superstar internationale. Pas mal pour celui qui, dix ans plus tôt, avait dû vendre son chien Butkus pour subvenir à ses besoins, avant de le récupérer au prix fort au moment du tournage du premier Rocky. Véritable homme-orchestre qui écrit, interprète et parfois réalise ses propres films, Stallone tente d’accrocher un troisième personnage à son panthéon des icônes du cinéma d’action. Avec Marion Cobretti - dit « Cobra » - Sly abandonne le ring et la jungle vietnamienne pour arpenter les rues malfamées de Los Angeles. En effet, Cobra, réalisé par George Pan Cosmatos, lui permet de marcher sur les plates-bandes de Clint Eastwood et L’inspecteur Harry, une référence écrasante dont il pousse la logique de justice expéditive dans ses derniers retranchements. D’abord en y apposant un traitement hyperbolique au genre du polar urbain, puis en l’inscrivant dans l’esthétique clinquante des années 1980. En résulte un film manifeste de son temps, dans lequel le flic Cobra combat un groupe de tueurs en série néo-nazis au-delà de la caricature ! Monté comme un vidéo-clip de la même époque (bande originale tendance oblige), ce film d’action ultra-violent fascine par ce qu’il révèle de l’égo surdimensionné de Stallone, qui présente son personnage de superflic aux méthodes expéditives comme une sorte de « Bruce Springsteen avec une insigne de flic ». Le public n’est pas vraiment convaincu par Cobra, qui ramasse un tiers des recettes de Rocky IV. Certains à Hollywood s’en contenteraient bien mais pour Stallone, c’est le début d’une remise en question, précipitée par l’échec du très coûteux Rambo III au box-office américain.

Cette remise en question prend la forme de Tango & Cash, le buddy movie rêvé par le producteur Jon Peters, qui souhaite réunir les grands rivaux Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger sur grand écran. Sly est partant, mais Arnold n’y voit pas grand intérêt. Il est remplacé par le très charismatique Kurt Russell, qui hérite de l’emploi du flic dégingandé face à un Stallone tiré à quatre épingles. Celui-ci troque en effet le treillis de John Rambo et les Ray-Bans fumées de Marion Cobretti pour le costume trois-pièces et les petites lunettes de vue de Ray Tango, un policier BCBG habitué à boursicoter dans les restaurants de Beverly Hills. L’une de ses premières répliques dans Tango & Cash ? « Rambo, c’est une mauviette ». Au-delà de la blague méta-textuelle, Sly abonde dans le sens du réalisateur russe Andrei Konchalovsky, qui souhaite détourner son image de héros de l’Amérique reaganienne pour mieux s’en moquer. Malheureusement, Tango & Cash est l’une des productions les plus chaotiques de la fin des années 80. Konchalovsky est renvoyé, et le réalisateur de seconde équipe Peter MacDonald (réalisateur de… Rambo III) prend le relais jusqu’à l’arrivée d’un autre remplaçant, Albert Magnoli. Ceci explique pourquoi le film change de ton en permanence, hésitant entre le film d’action gentiment méta (qui emprunte sa scène d’ouverture au Police Story de Jackie Chan), le film de prison bien violent et le cartoon du samedi matin, dans son final décomplexé qui montre nos deux héros foncer dans la base des méchants au volant d’un van sur-armé. Le tout saupoudré de punchlines régressives et seconds couteaux savoureux (les regrettés Jack Palance, Ed Bunker et Brion James en tête). De toute évidence, Stallone cherche désormais à s’amuser de son image, conscient qu’une partie de l’intelligentsia critique le perçoit comme une sorte de Cro-Magnon sauvage en marge de la société. Tango & Cash est un premier pas dans cette direction, avant que Sly ne trébuche dans la comédie balourde pour faire de l’ombre à Arnold, éternel rival qui fait rire l’assistance avec Jumeaux et Un Flic à la Maternelle.

Étant donné que L’embrouille est dans le sac (un remake américain de notre classique Oscar, dans lequel il reprend le rôle de Louis De Funès, véridique !) et Arrête où ma mère va tirer ne font rire personne, Sylvester Stallone revient à ce qu’il sait faire de mieux : des films d’action, pardi ! Suivant de près Cliffhanger - Traque au sommet (le film de la remontada), le futuriste Demolition Man propulse Sly en 2032. Celui-ci incarne John Spartan, un superflic aux méthodes expéditives (tiens, tiens) condamné à la prison cryogénique pour avoir usé de la force lors de l’arrestation du criminel Simon Phoenix (Wesley Snipes en roue libre !). Réveillé dans le futur, il apprend que ce dernier s’est échappé, et dans ce nouveau monde totalement aseptisé, il est désormais le seul à pouvoir l’empêcher de nuire. Ce postulat de science-fiction somme toute classique est totalement détourné par le scénariste Daniel Waters (responsable du génial Heathers), de toute évidence plus intéressé par la satire du politiquement correct que par l’action pure. Son meilleur gag ? Le programme de réinsertion qui permet à Spartan d’apprendre le tricot dans son sommeil cryogénique ! C’est ce ton sarcastique qui démarque Demolition Man du tout venant du blockbuster du début des années 1990. Et cette fois, le superflic aux méthodes expéditives n’embarque par Brigitte Nielsen sur sa moto pour partir vers le soleil couchant comme dans Cobra, il passe la nuit à tricoter un pull pour Sandra Bullock !

Si Sylvester Stallone œuvre de nouveau dans le cinéma d’action, il semble bien qu’il ait à cœur de démontrer qu’il n’est plus Rocky ou Rambo. Dans L’Expert, il interprète un spécialiste du déminage et partage le haut de l’affiche avec Sharon Stone, ce qui permet au marketing de Warner de ne pas tourner autour du pot et de vendre le film sur la promesse d’un film d’action à la sensualité explosive. En réalité, l’entente entre les deux stars n’est pas si cordiale, et le public des projections-tests se plaint du fait que le personnage de Stallone soit trop en retrait, étant donné qu’il agit en utilisant ses explosifs à distance. La production entreprend alors le tournage d’une scène d’action petit bras à un mois de la sortie du film : Sly y confronte quelques voyous qui refusent de céder leur place à une personne âgée dans le bus. Véridique ! Qu’à cela ne tienne, Sylvester Stallone donne tout dans Assassins. Interprète d’un tueur prêt à raccrocher face au bondissant Antonio Banderas, Sly tente une introspection de la crise de la cinquantaine. Le réalisateur Richard Donner - également habitué aux films d’action - le suit dans cette approche, en proposant des séquences d’action anti-spectaculaires, rythmées par le silencieux des armes à feu. Le public ne suit pas, tout comme il ne suivra pas vraiment Stallone dans sa prise de poids (et donc prise de risque) dans le formidable Cop Land, deux ans plus tard. Boudé par le public, rejeté par Hollywood, Sly entame une longue traversée du désert qui va déboucher sur le formidable Rocky Balboa, qui démontre qu’il en a encore dans le ventre, à l’image de son personnage. Ce faisant, en assumant enfin ce qu’il représente vraiment aux yeux du public, il accède désormais à son statut de légende du cinéma.