De A.I., Intelligence artificielle à ExMachina, de Black Mirror à Blade Runner, le cinéma et les séries ne cessent d’être inspirés par les progrès technologiques récents, aussi ébouriffants que terrifiants. Singular, long métrage signé du réalisateur basque espagnol Alberto Gastesi, s’inscrit dans cette veine-là en suivant Diana, chercheuse réputée en intelligence artificielle. Alors qu’elle est en train d’entraîner un robot humanoïde, la scientifique décide de retrouver son ex-mari pour honorer la mémoire de leur fils, décédé 12 ans plus tôt. Les voilà réunis dans leur ancienne maison de vacances perdue au milieu de la forêt. Mais tout dérape lorsque Diana tombe sur un jeune inconnu à l’intérieur, qu’elle soupçonne rapidement être un robot anthropomorphique avec les traits de son enfant.



Toute la réussite de Singular repose sur son économie de moyens et de mots. Plans serrés sur des visages, jeux de regards, indices distillés tout au long de chaque séquence… Alberto Gastesi construit savamment un thriller psychologique sobre et sans effets superfétatoires, dont les rebondissements n’en seront que plus poignants. Sa mise en scène élégante laisse toute la place à ses acteurs pour déployer l’étendue de leur jeu, à commencer par l’impériale Patricia López Arnaiz. Vue notamment dans Les Dimanches, la comédienne affiche un mélange de rigidité et de tristesse sourde dans le rôle de Diana, emportant chacun des plans.



Tour à tour très littéraire, quasiment métaphysique, et redoutablement organique, Singular tire son propos (et son titre) du concept de singularité technologique. Soit le moment où l’intelligence artificielle deviendrait si puissante qu’elle dépasserait les humains et n’aurait plus besoin d’eux. Cette menace sous-tend le film, passionnant dans ce qu’il raconte de notre rapport à la technologie, à laquelle on sous-traite notre mémoire et qui nous sert de béquille jusque dans le deuil, sans qu’on sache réellement à quel point elle est consciente d’elle-même. Alberto Gastesi ne cesse de brouiller les frontières entre l’homme et la machine, en posant comme principe fondateur du premier un appétit de vivre irrationnel. Entraînées sur leurs créateurs, les IA peuvent-elles faire montre de la même envie de vivre au-delà de toute raison, de la même capacité d’obstination malgré la peine et le chagrin ? « Est-ce que cela vaut le coup, de vivre avec cette douleur ? », demande ainsi le robot créé par Diana à cette dernière dès la scène d’ouverture.


En 1950, le Britannique Alan Turing établissait un test simple pour déterminer le niveau d’une intelligence artificielle : si celle-ci parvenait à imiter les capacités de communication d’un humain au point de le duper, alors elle passait le test avec succès. Singular propose une autre solution à ce test : la machine ne sera l’égale de l’homme que lorsqu’elle atteindra son niveau de résilience, au mépris de toute logique.