Serguei Bodrov : " J'étais à Londres en train de faire le montage d'un de mes films mais ce n'était pas une expérience très réjouissante, et je me posais la question de ce que j'allais faire après. Jane, mon assistante, m'a emmené voir les "Tiger Lillies" en concert. C'est un groupe de rock culte. Nous avons passé une superbe soirée, et je suis tombé amoureux de leur musique. Après le concert, j'ai pris un taxi pour rentrer. Le chauffeur, un grand black, m'a regardé dans le rétroviseur et m'a demandé :"- D'où venez-vous ?- Je suis russe.- De la Mafia ?"
Ce chauffeur était un type intéressant. Il aimait les westerns, et nous avons discuté cinéma jusqu'à ce que j'arrive à destination. Mais je n'arrivais pas à oublier sa question. Mon pays est célèbre pour le pétrole, les prostituées et la Mafia. Tout est vrai. Il y a du pétrole en abondance, de belles femmes et la Mafia russe est la plus cruelle et la plus puissante des Mafias.
J'ai rencontré beaucoup de russes à New York, Los Angeles, Londres et Paris. Je m'en souviens d'un en particulier. Appelons-le Oleg. Trente-trois ans, beau, intelligent et milliardaire. Lorsqu'il avait quinze ans, ses parents ont émigré aux Etats-Unis. A l'’âge de vingt ans, il était de retour en Russie. Le nouveau capitalisme était arrivé, le capitalisme sauvage. C'était devenu un pays d'opportunité pour les bons comme pour les mauvais.
Peu après, Oleg vendait des armes russes aux pays arabes. Il gagnait des milliards, et il dépensait des milliards. Il a donné de l'argent à des amis pour faire un film, il a payé un nouveau toit pour le théâtre Bolchoï et acheté de nouvelles tenues pour les choeurs de l'ex-Armée Rouge. Il vous invitait dans sa maison à Malibu, dans sa villa en Corse ou dans son appartement à Paris. Sa petite amie était une superbe mannequin russe qui travaillait en France. Il faisait des affaires avec des banques, dans le pétrole, le sucre et les diamants. Il touchait à tout.
La dernière fois que je l'ai eu au téléphone, c'était quand il m'a invité sur son yacht à Cannes. Je n'ai pas pu y aller. Et puis, quelque chose ne tournait pas rond. Il a acheté une limousine avec des vitres blindées. Il a augmenté la sécurité autour de ses résidences. Il ne se déplaçait qu'accompagné de plusieurs gardes du corps. Oleg a été descendu en sortant de sa voiture à quelques pas de son appartement parisien.
C'est drôle, la manière dont certaines personnes meurent... Il a fait la "une" des journaux français. Cette nuit-là, j'ai décidé de faire The Quickie. Quelques personnes avaient un problème avec le titre (cela signifie "Un coup vite fait") mais moi, je l'aime beaucoup. S'il ne vous reste pas beaucoup de temps à vivre, un coup vite fait est une longue histoire d'amour. Tout me semblait évident. Nous sommes allés à Malibu en Californie, chez les riches et célèbres. Mon ami russe, Oleg, venait de s'offrir cette maison. Il a dit qu'il aimait la vue sur l'océan, mais moi je crois qu'il avait surtout envie d'être sur les hauteurs. Je voulais refuser, quand il m'a invité à sa fête, mais je savais qu'il avait des ennuis. Alors j'y suis allé. Nous avons trouvé cette maison avec vue sur l'océan. C'était l'endroit rêvé. Certaines journées étaient très longues. Le film était une production indépendante à budget réduit, alors il fallait travailler vite et dur.
Lorsque les "Tiger Lillies" étaient sur scène, cela nous faisait des journées de dix-sept heures. Mais personne ne s'est plaint. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir une telle équipe, et les interprètes étaient un don du ciel. J'ai travaillé avec de formidables comédiens. Et puis un brouillard épais a commencé à descendre chaque soir. J'ai continué de tourner malgré tout. Cela donne un bel effet étrange à l'écran. Je me suis dit que personne n'allait croire que c'était du brouillard réel..."