Dans la prolongation de La Colonie (2001), vous revenez dans cet asile rural du Nord-ouest de la Russie avec une nouvelle proposition filmique sur la folie d’une grande liberté. Pouvez-vous nous parler du travail spécifique de la lumière et du noir et blanc qui donne cet effet surnaturel aux images ?
Les images de Letter ont été tournées en même temps que La Colonie, je les ai retrouvées en déménageant des affaires dans le studio de Saint-Pétersbourg. J’ai un peu de mal à parler de ce film, ce sont juste des images, du pur cinéma.
Au début du tournage de La Colonie, nous avons utilisé un type d'objectif spécial avec une lentille unique convexe qui créait cette image nette au centre et floue aux bords. Mais j’ai réalisé que je ne pouvais pas faire un long métrage avec cet effet. J’ai donc utilisé des objectifs plus classiques pour La Colonie.
J’ai monté Letter il y a douze ans mais je n’ai pas pu l’achever, je n’avais pas de quoi financer un deuxième film. Je l’ai oublié pendant dix ans et maintenant c’est comme du vin, du cognac, à sa douzième année...
Vous approchez l’asile comme un monde à part. Votre travail sur le son fait ressortir la présence de l’environnement animal et végétal ainsi que des éléments météorologiques. Le traitement des voix nous fait entendre, non pas une langue "handicapée", mais une langue aux sonorités inconnues. Pouvez-vous revenir sur votre travail sur le son ?
Le son de Letter a été conçu par un brillant ingénieur du son, Vladimir Golovnitski, avec qui je travaille depuis presque dix ans maintenant. Quand Vladimir a vu le montage, il a proposé que nous utilisions les voix des sourds-muets et c’est ce que nous avons fait. Le montage son du film est récent. Il y a douze ans les programmes de son n’étaient pas aussi performants qu’aujourd’hui où l’on peut faire beaucoup plus de choses, de manière très précise, ce qui rend le son plus riche et intéressant. Dans Blockade par exemple, il y a plus de cent pistes audio !
Vous représentez un univers qui semble loin du monde contemporain. Est-ce que cette distance est nécessaire pour voir cet asile comme un espace de liberté ?
Cet espace, où l’on ne comprend pas bien de quoi il s’agit, me plaît. Ce film est comme un rêve. Souvent les spectateurs veulent des explications, se raccrochent à une narration. Si je pouvais faire toutes les tentatives que je voulais, je ferais immédiatement un film sans aucune explication, ni narration.
Propos recueillis par Lucrezia Lippi et Dorine Brun pour le Festival Cinéma du Réel 2013