LE MATIN. — Entre Faits divers, votre dernier reportage, et Empty Quarter, votre premier film de fiction, il ya une autobiographie de Raymond Depardon que vous avez réalisée vous-même, « les Années déclic » : une étape indispensable avant de sauter le pas ?
RAYMOND DEPARDON. — Indispensable, je ne sais pas. Utile sûrement. C'était un film de commande du Centre national de la photographie qui est venu à point nommé. Après Faits divers, j'avais décidé d'arrêter de faire du reportage : j'avais le sentiment d’avoir atteint mes limites dans ce genre. Pour autant, j'étais mort de peur à l'idée de me lancer dans une histoire totalement fictive. On m'a proposé ça. Ça m'a servi. Même si je me suis inspiré d'une histoire vraie pour écrire Empty Quarter, j’étais déjà débarrassé de mes problèmes d'« ego ».
Vous n'en avez pas moins fait appel à François Weyergans pour le scénario...
Oui. Je n'arrivais pas à créer le personnage fictif du photographe. J'avais le canevas de l'histoire dans ma tête : il rencontrait une femme dans une ville au bout du monde. J'avais le personnage de la femme, mais l'autre, qui n'apparaissait qu'en voix off, m'échappait totalement. J'ai tourné le film tel que je l'avais conçu. Weyergans est intervenu après, au moment du montage...
Au générique de Empty Quarter, Françoise Prenant, qui a également assumé le montage du film comme elle l'avait fait dans Faits divers. Pourquoi ce choix ?
A cause de la façon qu'elle a de bouger, d'exister qui va merveilleusement avec un pays comme l'Afrique. A cause aussi de la confiance qu’elle m’inspire. C'est important, un monteur, pour un réalisateur...
Sept mois et demi de tournage avec une équipe de quatre personnes seulement. Empty Quitter ne s'est pas fait dans la facilité...
Mes choix ne sont pas forcément simples. Vouloir tourner en Afrique dans le contexte politique que l'on connaît n’était pas une chose simple. Nous avions beau n'être que quatre, une actrice, un assistant, un ingénieur du son et moi, tout le monde pensait que nous étions là pour faire du reportage. On nous a mis des bâtons dans les roues. De Djibouti, il a fallu passer au Kenya, puis du Kenya au Soudan. Nous voulions remonter le Nil jusqu’à Alexandrie, mais c'était impossible. Au moment de partir, le bateau sur lequel nous devions nous embarquer a explosé. Il y a eu 2000 morts. Il a fallu faire demi- tour...
Après le tournage, le montage : cinq mois et demi encore...
C'était terriblement long, mais j'étais obsédé par le fait d'avoir suscité pour la première fois des scènes avant les images. Il a fallu mettre en ordre, réduire, écrire le texte, trouver la voix ; que le film prenne véritablement naissance.
Après Empty Quarter, que se passera-t-il?
Je ne sais pas. Peut-être irai-je plus loin encore...
Propos recueillis par Marie-Elisabeth Rouchy, 13/05/1985