Quel est le point de départ de Keep Smiling ?
L’idée du film m’est venue il y a 7 ans, alors que je préparais un documentaire sur l’orphelinat de Bediani. Lors du tournage, j’ai rencontré une femme extraordinaire, mère de 7 enfants. N’ayant pas réussi à survivre à Tbilissi, elle avait rejoint avec eux un camp de réfugiés. Un jour, alors que nous prenions le thé, elle m’a raconté tout ce qu’elle avait dû faire dans la vie pour s’en sortir. L’un des épisodes qui m’a le plus marquée était sa participation à un concours de beauté organisé dans les années 1990 pour les mères de famille nombreuse. Elle y avait participé pour tenter de gagner une somme d’argent assez conséquente dont sa famille avait terriblement besoin.
Son récit avait tout d’une tragi-comédie et m’a fait immédiatement penser au cinéma. Je m’en suis inspirée même si dans le scénario il n’en reste pratiquement rien, hormis le concours de beauté. Aucun personnage de mon film ne lui ressemble directement.
Votre intention était-elle de dessiner un portrait de la société géorgienne contemporaine ?
Le film dessine un portrait satirique de la société géorgienne. La Géorgie traverse actuellement une période très intéressante. Nous vivons une époque charnière : le moment où un pays continue de prôner des valeurs qui lui sont chères, alors que sa mentalité et sa façon de penser sont en train d’évoluer. Pourtant, souvent ces changements sont formels, superficiels, inconscients. C’est donc un processus difficile et un peu déroutant.
Les organisateurs de ce concours parlent de la construction de la nouvelle Géorgie, d’une société ouverte, de valeurs libérales. Mais le concours qu’ils organisent bat en brèche l’ensemble du discours. Il favorise l’enracinement du pseudo-patriotisme et des clichés, il voit la femme uniquement comme source de reproduction.
Les femmes, de leur côté, ne comprennent pas les idées qui sont véhiculées par le concours et ce que les organisateurs attendent d’elles. Ainsi, lorsqu’on leur demande : « comment doit être la nouvelle mère géorgienne ? », elles sont un peu perdues. L’un des personnages, Inga, se fait le porte parole de toutes en répondant : « meilleure que l’ancienne ». Mon objectif était de décrire le caractère controversé et désemparé de cette époque charnière de la Géorgie.
Avez-vous été inspirée par un programme télévisé actuel ?
Depuis ces 25 dernières années, la télévision a une très grande influence sur le processus d’évolution du pays. Les médias manipulent les gens et arrivent même à dévoyer les idées les plus honorables. Prenons pour exemple une émission connue de tout un chacun : Qui veut gagner des millions ? Cette émission a été reprise par la télévision géorgienne, avec pour seule différence que l’argent était reversé à une tierce personne en grande difficulté : un malade nécessitant une opération urgente, une personne ou une famille extrêmement démunie... De leur côté, les téléspectateurs votaient en passant des appels payants. À première vue, quoi de plus beau que d’aider les plus démunis ?
Mais sous une apparente bienveillance, il en est ressorti une compétition acharnée entre tous ces gens miséreux, un concours pour être celui qui allait le plus émouvoir le téléspectateur. Pour cela, ils n’hésitaient pas à tout montrer de leurs blessures, à raconter des détails intimes et humiliants sur leur condition, en oubliant tout orgueil et toute dignité. Cette émission est devenue une source d’inspiration pour l’une des scènes du film dans laquelle on conseille à l’une des participantes de raconter avec plus d’émotion et de douleur la mort de son fils, et ce, dans le but de gagner les voix des spectateurs.
Dans le film, les médias spéculent sur la tragédie humaine personnelle de chaque participante. La femme géorgienne, la mentalité, la thématique de la guerre d’Abkhazie, tout cela fait partie d’un grand spectacle dont les médias ont besoin pour divertir les masses.
Le film est-il sorti en Géorgie ? Quelle a été la réaction du public ?
Le film est sorti en Géorgie et les réactions étaient très divergentes : soit on l’adorait, soit on le détestait, considérant qu’il dénigrait l’image de la mère géorgienne. Le film est devenu un objet de débats et de polémiques, mais dans l’ensemble, la résonance était assez positive. Après ce film, j’étais plutôt considérée comme une féministe. Dans le film on voit des femmes qui se battent, qui aiment, elles sont fortes, elles rêvent d’un avenir meilleur. Elles font des erreurs, elles pardonnent, elles essaient de changer les choses. Elle savent être solidaires.
Le film compte 10 femmes aux personnalités très marquées. Parlez-nous du casting.
Pour ce film, le casting avait une importance primordiale. Il a duré huit mois et j’ai auditionné toutes les actrices géorgiennes. Le plus difficile a été de trouver le personnage de Gvantsa. Dans le scénario, le personnage devait être une très jolie jeune femme, très sexy et féminine. Mais ça ne fonctionnait pas avec les comédiennes qui correspondaient à ces critères. Alors au lieu d’une fille super sexy, j’ai choisi la très maigre et névrosée Ia Sukhitashvili, qui est vraiment une excellente comédienne. J’ai dû alors retravailler le scénario pour m’adapter à elle. Je crois que le réalisateur doit s’adapter à son comédien. Il doit lui donner de la liberté, le faire participer, pour pouvoir piocher un maximum dans ce qu’il propose. Je pense que ce rôle était aussi très intéressant pour elle car il la faisait sortir de son registre habituel de créatures fragiles comme Blanche-Neige par exemple.
Le thème musical de Keep Smiling reste en tête. Aviez-vous l’idée de l’utiliser avant le tournage ?
Tout à fait . Cette mélodie résonnait dans ma tête bien avant le tournage, m’a habité pendant l’écriture du scénario. J’ai toujours su que j’allais l’utiliser.
Quels obstacles avez-vous rencontrés en réalisant ce film ?
J’en ai rencontré tant que je ne sais par quoi commencer ! Ce film a été un véritable parcours du combattant. J’ai cherché des financements pendant sept ans. Quand, finalement le Centre National du film géorgien s’est décidé à soutenir le film deux semaines avant le début du tournage, l’un des partenaires financiers principaux nous a lâchés. Cette nouvelle nous a complètement sonnés. Dans une panique totale, j’ai repoussé le début du tournage. Je ne savais plus quoi faire, l’équipe commençait à se disperser : les gens avaient d’autres propositions de travail. Mon chef opérateur devait tourner un film avec Pamela Anderson sur lequel il était payé cinq fois plus que sur mon film. Désespérée, je saignais du nez toutes les cinq minutes. Je ne savais pas quoi répondre à mon équipe, et c’est à ce moment que mon chef opérateur m’a annoncé qu’il allait refuser l’autre film et qu’il était d’accord pour travailler à moindre coût. Les autres membres de l’équipe ont alors suivi son exemple. Ex Nihilo a accepté d’augmenter son apport. C’était un moment très émouvant, c’est grâce à ces soutiens que j’ai pu tourner ce film.
Pour toutes ces raisons, nous avons repoussé le tournage à fin septembre et avons été confrontés à d’autres obstacles. En effet, le film est tourné principalement dans une salle de théâtre, fermée en août. Le démarrage en septembre nous a contraints à tourner la nuit puisque la saison recommençait. Ces 45 nuits de tournage étaient extrêmement éprouvantes pour certains comédiens qui, le lendemain, allaient à des répétitions de théâtre. L’insomnie et la fatigue étaient très difficiles à surmonter, surtout pour les enfants. Je crois que nous avons tous dormi pendant une semaine après la fin du tournage.