Votre sixième film commence par un clin d’œil au premier, Mourir à trente ans qui date de 1982.

Romain Goupil : C’est une image de la manifestation antifasciste du 21 juin 1973. Tous les copains sont là, mais on n’en reconnaît aucun et pour cause : nous sommes masqués jusqu’aux yeux et casqués jusqu’au front. Mais ce sont les mêmes : Olive, Alain, Nicolas, Coyotte, Baptiste et moi... Trente ans plus tard, que sommes-nous devenus ?

Au départ, vous filmez le groupe, une certaine solidarité autour de la maladie du père d’un des copains. Et puis vous partez sur autre chose...

J’apprends que « mon » sans-papiers, l'homme dont je suis le « parrain » depuis l’« appel à désobéir » de 1997 a été rackette à Paris dans une officine de blanchiment d’argent. Et la question qui s’impose — et que je pose aux amis —, c’est : « Que fait-on de cette information ? »

Ce n’est pas moi qui ai écrit le scénario et avancé, c’est l’idée elle-même qui a fait-bouger les choses et après, nous avons avancé cous ensemble. C’est un film qui se situe au plus près du cinéma libre que j’aimerais faire : que ce soit la trame, l'histoire, la façon dont chacun se passe la caméra et imprime des changements de point de vue, la façon aussi dont chacun prend la parole en voix off.

Votre père était opérateur. Depuis que vous êtes adolescent, vous vous baladez caméra au poing, filmant vos copains.

Tant qu'à filmer, autant filmer les copains. Et puis, de toute façon, si je filme dans les moments importants et que je tourne la caméra vers ceux qui m’entourent, ce sont les copains qui sont à mes côtés.

Dans les moments importants, vous avez toujours une caméra à la main. Avez-vous filmé la mobilisation contre Le Pen entre les deux tours de la présidentielle...

En l’occurrence, il y avait mieux à faire que filmer : il fallait réfléchir ensemble, écrire des textes. Il n’y a pas non plus d’images de l’appel à désobéir - à part celles prises par France 2 -, alors que nous crions tous cinéastes !

Mais si le sujet d’Une pure coïncidence est grave, le ton ne l’est pas. Votre film prend des allures de blague...

Je crois que pour Une pure coïncidence, il y a un désir de réparation par rapport à A mort la mort !, qui a été mal compris. Quand, en 1996, suite à toute une série d’enterrements, je dis « A mort la mort ! » - qui est une espèce de mot d’ordre absurde -, c’est pour protéger quelque chose de l’histoire de cette bande de copains. Pas notre histoire nostalgique, mais notre histoire à venir : oui, on vieillit, oui, on a changé, mais on continue a s'engueuler, à blaguer et à réagir face à quelque chose qui nous paraît intolérable.

Ça veut dire qu’on peut encore militer aujourd’hui ?

Oui, d’une autre manière. En renonçant à une espèce de chauvinisme qui consisterait à croire quon détient la vérité et qu’on va organiser un parti.

Vous jouez constamment sur le vrai et le faux, le documentaire et la fiction...

C’est la mise en abyme dans la mise en abyme ! Enfin, il y a au moins trois choses dont nous sommes sûrs, à la fin du film : Coyotte, Baptiste, Alain, Nicolas, Olive et moi-même étions bien à la manifestation du 21 juin 1973 ; trente ans après, les mêmes forment une bande de joyeux déconneurs ; « mon » sans-papiers ha toujours pas été régularisé.

Au fil des films, vous dessinez une manière d’autoportrait ?

Ça, je ne sais pas. On verra. C’est un puzzle dont je ne connais pas moi-même le dessin final, une espèce de « confession » d’un enfant de ce siècle î Mais si je parle de moi, c’est aussi pour éviter ce que je considère comme mes dérives d’avant : cette façon de m’exprimer au nom d’un « nous » tellement général, et sur des idées militantes tellement globales que plus personne ne s’y retrouvait. Ça permettait d’être pérernptoire sans jamais se remettre en question - le fameux : « D’où tu parles ? ». En bien, là, c’est clair : c’est « Moi je ».... Ce qui donne la possibilité à tout le monde de dire « Moi je pas ! ».

Quand on m’oppose que mes films sont narcissiques, ça m’amuse et je réponds : tant mieux ! Parce que s’ils étaient généraux et définitifs, ce serait une catastrophe pour moi.

 

Propos recueillis par Isabelle Danel, publiés dans Aden/Le Monde