Electrick Children est votre premier long métrage ; comment a-t-il vu le jour ?

Quand j’ai fini l’écriture du scénario, j’avais en tête tous les lieux où je pourrais tourner gratuitement. Je n’avais aucun budget, mais je voulais tourner. J’ai donc commencé à réunir de l’argent sur kickstarter.com, un site de financement collaboratif. Avec cet argent et celui collecté auprès de mes proches, je partais sur un budget ne dépassant pas les 30 000 dollars. Mais pendant ce temps, ma productrice (Jessica Caldwell) a contacté un autre producteur, Richard Neustadter, lui proposant de collaborer au projet. Après avoir lu le scénario, il m’a appelée, très enthousiaste, pour me dire que j’aurais besoin d’un budget plus important, et qu’il voulait absolument participer ! J’ai eu une chance incroyable, Richard Neustadter est un véritable amoureux des arts, un mécène formidable.

Quelle a été votre formation de réalisatrice ?

Au lycée, je voulais déjà devenir réalisatrice. Je faisais partie d’un club où l’on avait accès à des caméras numériques et à des logiciels de montage. Quand je suis arrivée à la Brigham Young University, une université mormone, j’ai réalisé quelques documentaires, puis j’ai écrit et joué dans un court métrage qui a immédiatement été sélectionné à Sundance (Nobody Knows You, Nobody Gives a Damn, de Lee Stratford). Cela m’a conforté dans mon choix. J’ai intégré la Columbia University de New York, où j’ai étudié la réalisation. Et officiellement, je suis toujours inscrite là-bas !

Pourquoi avoir choisi de situe l’histoire dans une communauté mormone ?

J’ai été élevée dans le mormonisme non fondamentaliste, à Las Vegas. Ma vie ne ressemblait pas du tout à ce qu’on voit dans le film ! J’ai grandi avec la radio, la télé, les films… mais je vivais selon les croyances mormones. C’est quand j’allais voir mes grands parents, dans le sud de l’Utah, que je voyais des mormons fondamentalistes, habillés comme les personnages du film. Ca m’étonnait beaucoup, ce qui m’a amenée à réaliser quelques travaux documentaires sur ces communautés, proches de moi par la religion mais très loin par le mode de vie. Je voulais consacrer un long métrage à ce sujet, pour donner à voir ces communautés. Il y a donc beaucoup d’éléments qui viennent de mon expérience, dans le film. La foi, bien sûr, mais aussi un grand nombre de lieux de Las Vegas, jusqu’à la maison dans laquelle les jeunes héros s’introduisent, qui est celle de mon voisin !

Les " enfants électriques " du titre, ce sont ceux de Las Vegas ?

Oui ; Electrick Children, c’est le titre d’une génération, celle qui a été nourri à l’électronique. Quand Rachel et Mr. Will trouvent la cassette, ils sont fascinés et aimantés par elle, parce qu’elle leur en dit long sur eux-mêmes, et les connectent immédiatement à Clyde et ses amis. Nous avons hésité pendant des mois à propos du titre du film. On avait créé un site, electrickchildren.com, pour que les gens puissent suivre le projet ; c’est finalement devenu le titre définitif.

Quels films ont nourri l’histoire d’Electrick Children ?

J’aime beaucoup The Mission, de Roland Joffé. Pour ce qui est de l’inspiration formelle, j’ai conçu l’histoire un peu comme Le Magicien d’Oz ; mais je pense aussi avoir été influencé par Boogie Nights, de P.T. Anderson. Ca semble assez fou, mais je crois que c’est le film que j’ai le plus vu dans ma vie.

Le personnage de Rachel fait penser à une Alice, dont le pays des merveilles serait Las Vegas.

C’est vrai. Elle regarde aussi son reflet dans un miroir, et tombe dans un monde étrange, rencontre des personnages un peu fous. C’est un voyage initiatique, et comme dans Le Magicien d’Oz, elle est à la recherche de quelqu’un, et a besoin de l’aide des personnages qu’elle rencontre.

Etant donné le trajet (scénaristique et géographique) de l’héroïne, considérez vous le film comme un road movie ?

Oui, l’histoire se situe en plein désert, et s’achève au bord de l’océan. Rachel accomplit un véritable trajet. Et il y a aussi la Mustang rouge, qui incarne la liberté, la découverte et la sexualité. Rachel est attirée depuis le début par cette voiture, et elle la suit, en quelque sorte, comme le lapin blanc. Certes, la voiture est un symbole éculé, mais ça ne me dérange pas !

Il y a une citation visuelle de Lolita, lorsque Rachel porte les lunettes de soleil en forme de coeur ; y a-t-il des points de rapprochement entre les deux héroïnes ?

En un sens, on peut voir en Rachel une Lolita moderne, une Lolita mormone… Elle est innocente, naïve, mais elle déborde d’un courage et d’un aplomb immenses. Je crois qu’elles ont en commun une sorte d’invincibilité, une force très adolescente. Le fond religieux est présent tout au long du film, ce qui fait que l’on ne sait jamais si l’on doit croire au miracle de l’immaculée conception ; pourquoi avoir préservé cette équivocité ? Le sujet du film, c’est la foi de Rachel. L’histoire avait le potentiel de devenir très sombre, notamment par l’évocation de l’inceste ; tous les proches (le frère et les deux pères) de Rachel sont suspectés à un moment ou à un autre d’être le père de l’enfant qu’elle attend. C’est un problème qui peut se rencontrer dans toute communauté ; mais pour moi, ce n’était pas la principale question dramatique.

Je veux que le spectateur se demande si Rachel va ou non trouver la voix de la cassette. Et je crois que les spectateurs qui s’accrochent à cette question trouvent une résolution au film. Pour revenir à la question de la foi, ce n’est pas celle du film, mais bien celle de Rachel. Et, personnellement, j’ai envie de la croire quand elle dit que c’est un miracle. Non parce que c’est plausible, mais parce que c’est son regard qui guide toute l’histoire. Mais, bien entendu, tout dépend de l’apport initial du spectateur, de sa religiosité ou de son rationalisme.

Comment s’est déroulé le tournage ?

On a eu un temps de préparation très court, et seulement vingt-quatre jours pour tourner. On allait extrêmement vite. Au début du tournage, je rencontrais mes acteurs pour la première fois, et ils étaient déjà en costume. On n’avait de temps que pour une répétition avec caméra, et on tournait dans la foulée. Je me référais au story-board, bien sûr, mais j’ai aussi beaucoup improvisé, en fonction de ce que je découvrais des comédiens à l’écran. Julia Garner (Rachel) avait 17 ans au moment du tournage, on ne pouvait tourner avec elle que huit heures par jour. Je me sentais prise par le temps, mais c’est le lot de chaque tournage ! Et je n’aurais pas pu rêver meilleure équipe.

Lorsque la foudre a frappé en plein milieu du plateau, le deuxième jour de tournage, j’ai presque cru que l’on allait devoir s’arrêter là. Il y avait beaucoup d’enfants sur le plateau, pas d’électricité, pas d’eau courante… mais finalement, cela a permis de souder l’équipe, on luttait ensemble contre la météo; c’est mieux que de se disputer entre nous !

La partie du film située au coeur de la communauté semble hors du temps, contrairement aux scènes de Las Vegas, gorgées de lumière artificielle. Rachel semble presque voyager dans le temps. Comment avez-vous travaillé avec Mattias Troelstrup, votre chef opérateur ?

J’ai conçu l’ensemble comme un livre de conte, quelque chose de très simple visuellement. Je voulais que l’image raconte l’histoire de façon très intelligible, et en même temps un peu onirique. J’ai demandé à Mattias Troelstrup, de créer une lumière très naturelle en Utah. Las Vegas est pour ainsi dire impossible à éclairer ; il y a des néons et des halogènes partout.On a donc fait avec ce qui se trouvait là, en soulignant l’artifice des lumières. Pour définir l’image du film, on a parlé ensemble de Ratcatcher (Lynne Ramsay), et aussi de Begginers (Mike Mills), la façon dont il éclaire les scènes de nuit.

On a utilisé une caméra numérique, la Alexa. J’ai dit aux producteurs que si on n’avait pas le 16 mm, il nous fallait la Alexa. J’aime beaucoup le grain de cette caméra, on dirait parfois que l’on est en plein rêve éveillé. On a beaucoup tourné de nuit, et je voulais une sorte de clair de lune, qui crée des ombres subtiles, quelque chose de très simple et de très élégant. Ca n’a pas toujours été simple avec la blancheur extrême de Julia Garner ; sa peau est si blanche que les réglages de lumière prenaient souvent beaucoup de temps.

Comment avez-vous élaboré votre casting ?

Une amie de Columbia, qui l’avait dirigée dans un court métrage, m’a recommandé Julia Garner. Elle n’avait pas beaucoup d’expérience, mais ses essais ont été très bons. Elle ressemble beaucoup au personnage de Rachel, et je crois que pour elle, tenir le rôle principal d’un long métrage pour la première fois était quelque chose qu’elle a pu utiliser dans son jeu ; Rachel est censée être un peu comme un poisson hors de l’eau, et c’était le cas de Julia, qui a pu exploiter ses émotions réelles. Rory Culkin, qui interprète Clyde, m’a été suggéré par ma productrice (Jessica Caldwell) ; elle avait raison, je le trouve parfait, et je voudrais retravailler avec lui. Quant à Bill Zane, qui incarne Paul, le patriarche de la communauté, c’est une idée de mon directeur de casting. Bill Zane a une présence très forte, que j’ai essayé de tempérer un peu. Le résultat me convient parfaitement ; il a une autorité contenue, et semble perpétuellement en lutte intérieure.

La musique a une place très importante dans le film ; comment avez-vous choisi la chanson phare, " Hanging on the telephone "

En écrivant le film, j’ai fait une liste de chansons qui pourrait faire tomber Rachel enceinte. " Hanging on the telephone " s’est imposée, car c’est une chanson pop rock simple, que je n’arrivais pas à m’ôter de l’esprit. J’avais besoin d’une chanson qui ferait le lien entre Rachel et Mr. Will d’une part et Clyde et ses amis d’autre part. La chanson devait permettre à ces personnages sortis d’un autre âge de rejoindre la nouvelle génération. C’est le cas de " Hanging on the telephone ", qui, par le biais du téléphone, évoque la communication. Dans la scène du " miracle ", lorsque Rachel découvre la cassette, la musique monte en elle, et j’ai conçu cette scène comme une scène d’amour ; il y a quelque chose d’assez sexuel entre la musique et Rachel.