A l’origine de L’Autre, il y a un livre : "L’Occupation" d’Annie Ernaux.

Patrick Mario Bernard (P.M.B.) : J’ai immédiatement pensé à une adaptation quand j’ai lu “L’Occupation”. J’ai été frappé par la manière dont la violence circulait à l’intérieur du personnage. La question de la violence que l’on s’inflige dans certaines situations, et la façon dont on choisit de s’en débarrasser, tout ça m’intéresse, nous intéresse beaucoup. En l’occurrence, Anne-Marie a recours à la fiction pour se débarrasser de cette violence. Cette histoire de jalousie est une sorte de poison insidieux qui envahit profondément son imaginaire – car c’est d’une aventure mentale qu’il s’agit : Anne-Marie ne verra jamais sa rivale. C’est sa propre imagination qui fait tout. Et elle commence à perdre pied. Par la même occasion, c’est toute la réalité autour d’elle qui se transforme. Cette crise de jalousie est utilisée comme un instrument d’optique.

A travers l’intériorité de cette femme, le film nous conduit vers une perception du monde extérieur.

Pierre Trividic (P.T.) : L’histoire, en effet, se raconte dans une zone intermédiaire entre l’individuel et le collectif, entre l’intime et le public, dans une frange un peu crépusculaire où on a du mal a démêler le tien du mien, le mien du nôtre.

L’espace du récit est celui-là : le plan de contact entre l’individu et le monde. Or cette zone intermédiaire est particulièrement sollicitée dans la réalité contemporaine. Les formes du contact avec le monde se sont beaucoup transformées. Et ces transformations ont probablement déplacé les lignes de partage entre l’individuel et la multitude, entre la mélodie individuelle et le bruit de fond du monde.

Cet espace intermédiaire n’est-il pas la terre d’où émergent les doubles qui peuplent le film ?

P.T. : Oui. Les doubles et les fantômes naissent là. Et le désir a son rôle dans leur apparition. Nos fantômes, en fait, sont ceux du désir. Ils sont la folie du désir. Anne-Marie ne voulait plus d’Alex, mais il suffit qu’une autre femme entre dans sa vie pour que son propre désir, déformé, certes, diffracté, reprenne sens et vigueur. Comme si le désir de l’autre femme pour Alex se transvasait en elle, irriguait son désir pourtant éteint.

P.M.B. : Anne-Marie sait qu’il existe quelque part une femme comme elle, qui l’a remplacée dans la vie d’Alex. Un double d’elle, qui a le même âge qu’elle. Une sorte de reflet d’elle-même. Le miroir lui rappelle qu’elle n’est pas seule à être elle. Il y en a une autre. Le reflet est une menace. Il déclenche chez elle une sorte d’hémorragie de l’identité.

Nous sommes ici dans le cadre traditionnel de l’histoire de double. Loin d’être une copie dégradée de l’original, le double s’affirme comme plus doué que l’original pour être l’original. Et c’est finalement l’original qui a le dessous dans la compétition pour être. L’autre, c’est l’histoire de cette hémorragie.

Il y a un sentiment d’incertitude qui conduit vers une dimension fantastique.

P.T. : Oui. Il y s’agit bien de fantastique. Pas de merveilleux, de fantastique. Autrement dit, nous demeurons dans un cadre réaliste. Le fantastique exige le réalisme. Simplement, ici, il s’agit d’une sorte de réalisme psychique. Le monde est bien là. Mais il se déforme sous la perception déformée d’Anne-Marie. Le fantastique joue ici comme un éclairage un peu inattendu sur un paysage bien connu.

Ce n’est pas tellement qu’il fasse apparaître d’autres choses, mais il permet de refléter l’étrangeté qu’il y a dans l’existence des choses les plus simples. Il nous restitue un étonnement, un effroi et un émerveillement devant le simple fait que les choses existent, livrées à notre perception. Et devant notre propre présence.

Malgré le désarroi mental qui l’assiège, Anne-Marie n’est pas un cas pathologique mais quelqu’un traversé par des « fuites d’identité » que tout un chacun peut éprouver…

P.T. : Ce n’est pas le portrait d’une folie féminine, ou pas seulement. Notamment parce que ce double existe vraiment. Il y a vraiment une nouvelle femme dans la vie d’Alex. La folie commence dans l’élaboration panique de cette figure de la rivale par Anne-Marie. Mais ça, c’est la folie du désir. Et la folie du désir dans une civilisation commerciale qui fait tout pour l’affoler. En ce sens, en effet, on est au-delà du portait singulier d’une femme. Il n’est pas certain du tout qu’il y ait lieu de distinguer entre les sexes quant aux ressorts du désir, ni quant à ses façons de devenir fou.

P.M.B. : L’Autre est un film sans sexe, d’une certaine manière. N’importe qui pourrait être Anne-Marie. Il n’empêche, le fait est que les femmes sont beaucoup plus exposées à la violence sociale ordinaire que les hommes. Sans forcément être militantes, les femmes sont obligées de combattre au jour le jour. Etre une femme, c’est occuper une position minoritaire dans la société. Comme on sait, il n’y a toujours pas d’égalité des salaires…

Plus Anne-Marie va mal, plus elle tient debout dans son travail…

P.M.B. : Oui. Et si elle se tient debout dans son travail, c’est peut-être parce qu’il la maintient dans un contact concret avec les autres. La narratrice de "L’Occupation" est un écrivain, mais ça ne nous paraissait pas du tout transposable. Là où Annie Ernaux garde contact avec le monde à travers une position de qui-vive mental, intellectuel, nous désirions une forme plus concrète et plus directement dramatique.

Voilà pourquoi le film a fait d’Anne-Marie une assistante sociale. C’est une femme qui marche. Elle est dehors, sous la pluie, dans le train, elle rencontre des gens.

Le monde moderne et ses technologies nouvelles, notamment la présence d’écrans et de systèmes de surveillance, est très présent, mais vous vous contentez de les montrer, non de porter un jugement sur eux, de les interpréter…

P.T. : Le monde est en train de changer d’assise. Il redevient nécessaire de décrire avant d’interpréter.

P.M.B. : La tâche que nous nous assignons est une sorte d’objectivité. Là encore, et sans forcément l’avoir cherché, nous sommes fidèles au travail d’Annie Ernaux.

Le son accentue l’impression que vous filmez autant l’émanation du réel que le réel lui-même…C’est vous qui créez ces nappes sonores ?

P.T. : C’est le travail personnel de Patrick.

P.M.B. : Le chantier sonore a commencé quasiment en même temps que le scénario. C’est une vraie nécessité scénarique pour moi, cela m’aide à rentrer dans la matière du film. J’ai besoin d’entendre l’univers sonore de l’histoire pour l’écrire. Je ne parle pas directement de la musique. Avant la partition, il y a les sons naturels. J’ai enregistré beaucoup de choses, des sons de circulation de toutes sortes.

Plus tard, en passant à la musique proprement dite, j’en ai sélectionné quelques uns, que j’ai harmonisés et mélangés avec des instruments. L’ensemble est utilisé pour déployer l’espace mental des personnages. On s’est dit que le film devait être un peu comme une chanson, avec des couplets et des refrains. Pendant l’écriture et le montage, on n’a pas cessé de rechercher une fluidité, un coulé.

Et le choix de Dominique Blanc dans le rôle d’Anne-Marie ?

P.T. : Le projet d’adapter le livre d’Annie Ernaux était étroitement lié au fait que nous cherchions depuis plusieurs années une occasion de travailler avec Dominique Blanc. Nous avions un intérêt de plus de plus passionné pour cette comédienne, pour son intelligence, sa puissance, sa profondeur.

P.M.B. : Nous avons écrit L’Autre pour elle. Ça veut dire que nous sommes allés la voir avant de nous mettre au travail. Nous ne nous serions pas lancés dans ce chantier si elle n’avait pas accepté de nous y accompagner.

P.T. : Une des bases de notre entente était notre désir partagé de nous détourner de la figure douloureuse dans laquelle Dominique a souvent été présentée. Nous savions que cette figure ne rendait pas justice à sa puissance de comédienne. Une puissance qui lui permet de traverser les genres et de les mélanger. On a le droit de penser à Bette Davis.

P.M.B. : Son travail est profond et puissant localement et globalement. Localement dans ses propositions de rythmes, dans les intensités, dans la richesse de la météo psychique qu’elle exprime. Globalement en ce que l’ensemble de ces propositions construit un personnage parfaitement cohérent, toujours présent aux rendez-vous donnés par le scénario. Pendant le tournage et plus encore pendant le montage, cette richesse et cette précision nous ont sans cesse émerveillés.