L’idée d’une adaptation de La Tempête au cinéma est venue de John Gielgud et ce film a été conçu dans la perspective de son interprétation du rôle de Prospero.
Gielgud a souvent interprété ce rôle et plus d’une fois envisagé de le transposer pour l’écran. J’ai eu à cœur d’utiliser au maximum ses dons et compétences superbes à dire les textes - vers autant que prose - de sorte que je l’ai convaincu de dire, en grande partie, les dialogues de tous les autres personnages de la pièce en plus de son texte.
Le choix de cette approche s’appuie sur une interprétation du personnage de Prospero non pas comme un grand manipulateur de personnes et d’événements mais comme leur créateur. Isolé dans son exil insulaire, Prospero invente une intrigue susceptible de redresser les torts qui lui ont été faits. Il invente des personnages qui jaillissent de son imagination pour attirer à lui ses ennemis et les tenir en son pouvoir, et les dialogues de ces personnages c’est lui-même qui les écrit. Les ayant rédigés, il les dit à haute voix et, par les mots, il donne corps à ces personnages, si intensément qu’ils apparaissent devant nous.
L’écart entre le réel et la fiction devient impossible à distinguer; les personnages marchent, bougent, agissent et réagissent et tout cela sans parler. Les mots qui leur sont insufflés ne leur appartiennent pas, ils restent dans la bouche de Prospero, le grand dramaturge. Et cela se poursuit tant que La Tempête demeure marquée par le traitement traditionnel du thème de la vengeance dans la tragédie.
Et puis survient un basculement, un réagencement des événements, une inversion. Une fois ses ennemis en son pouvoir, Prospero est admonesté par Ariel. Celui-ci lui reproche la féroce humiliation qu’il leur fait subir, c’est ainsi que Prospéra renonce à ses projets et choisit de se tourner vers le pardon. Les personnages que son désir de revanche avait créés par le verbe s’expriment alors avec leur vraie voix. Par l’acte de compassion de Prospero, ils prennent vie, pleinement, pour la première fois.
Cette approche spécifique va de pair avec un projet qui veut délibérément donner toute sa valeur au texte, le faire valoir pour lui-même comme le matériau essentiel sur lequel repose toute la magie, toute l’illusion, toute la supercherie de la pièce. Des mots qui deviennent du texte, du texte qui devient des pages, des pages qui deviennent des livres dont le contenu sert à fabriquer des images, voilà les caractéristiques constamment mises en avant.
Et c’est pourquoi nous avons à juste titre appelé tout cela Prospero's Books.
Prospero, magicien tout-puissant, inventeur et manipulateur de personnages peut parfaitement être déchiffré comme un auto-portrait de Shakespeare.
Prospero est le dernier des grands rôles que Shakespeare ait écrit. C’est sa dernière pièce, et on pourrait tout à fait se dire, en considérant et la pièce et le personnage, que c’était là peut-être une sorte d’adieu au théâtre, un adieu au jeu dramatique et à la fabrique d’illusion qui se nourrit des mots. Cela prend un certain sens si l’on pense à la carrière de Gielgud : sept décennies. L’intention est absolument claire dans ce film d’évoquer un croisement d’identification entre Prospero, Shakespeare et Gielgud. A certains moments, ils ne font plus qu’un.
Et le déclencheur de ces dispositifs est l’acte de charité de Gonzalo
«Sachant que j’aimais les livres, il m’offrit de ma propre bibliothèque des ouvrages que je chéris bien plus que mon titre de Duc»
Gonzalo jeta de nombreux volumes dans la cale du navire qui prenait eau et emmenait Prospero en exil, loin de l’Italie et de l’Europe. Shakespeare, bien sûr, ne précise pas de quels ouvrages il s’agissait.
Prospero's Books lance des hypothèses.
Il y faudrait sans doute des livres sur la navigation et les moyens de survie, il faudrait sans doute, pour un savant d’âge respectable, des guides sur la manière d’élever et d’instruire sa fille, des livres de conseils sur la façon de coloniser une île, d’y faire de la culture, de soumettre ses habitants, d’identifier ses plantes et de vivre avec ses animaux sauvages. Il y faudrait des livres qui prodiguent consolation, qui conseillent la patience et mettent en perspective un passé glorieux et un présent amer. Enfin, il y faudrait des livres qui encouragent l’esprit de revanche.
Vingt-quatre ouvrages peuvent suffire pour couvrir l’information nécessaire, des bestiaires, un herbier, des cosmographies, des atlas, des livres d’astronomie, un livre de langues, un recueil d’utopies, un récit de voyage, un livre de jeux. Egalement, livres sans usage pratique immédiat, de la pornographie, un livre sur le mouvement, un livre d’amour, un livre sur les couleurs et un livre d'«Architecture et de musique autre».
En l’occurrence, les vingt-quatre ouvrages non seulement maintinrent Prospero et Miranda en vie mais rendirent Prospero si puissant qu’il pouvait commander aux morts et asservir Neptune. Face à une telle magie, des ennemis mortels tels que le Roi de Naples pouvaient prendre l’allure de vulgaires perturbateurs. Ces ouvrages apocryphes semblaient offrir en miniature un résumé et un tableau de concordance de toute la connaissance du monde, passée, présente et, dans certains cas, à venir.
Le pouvoir de Prospero réside dans sa relation à ses livres et La Tempête témoigne de nombreuses facettes apparemment contradictoires de sa personnalité, dont toutes ne sont pas louables. Qu’y avait-il dans ces livres qui puisse donner tant de pouvoir à Prospero mais qui fasse également de lui un vieux grognon moralisateur et un vil revanchard, un despote bienveillant et un père jaloux et également un grand créateur de danse et de chant? Sommes-nous à ce point les produits de nos lectures ?
En douze années d’exil, l’île de Prospero est devenue un lieu d’illusion et de désillusion dont les références reposent sur un savant malheureux récréant loin de l’Europe un petit royaume Renaissance.
C’est un endroit où les esprits indigènes sont conduits à jouer les figures de la mythologie classique, où Prospero lui-même s’habille en doge vénitien, où Caliban danse. Quatre Ariel représentent les éléments et le monde se mesure à la littérature classique, à la peinture et à l’architecture que Prospero a importées. Avec une telle structure, il n’est guère étonnant que nous soyons sur une île de reflets superposés, de miroirs pivotants, de vrais mirages où les images convoquées par le texte peuvent prendre une consistance aussi cruelle que les objets, faits et événements constamment cadrés et recadrés.
Ce mouvement de cadrage et recadrage devient comme le texte lui-même, un motif, rappelant au spectateur que tout cela n’est qu’une illusion perpétuellement emboîtée dans un rectangle...Dans le cadre d’une photographie, dans le plan d’un film.
Le cinéma est un exercice de groupe à grande échelle et j’aimerais remercier ces centaines de collaborateurs d’Amsterdam, de Londres, de Paris, de Tokyo qui ont fait de Prospero's Books le film qu’il est. Je suis convaincu que tous accepteraient avec joie de me laisser remercier plus particulièrement deux messieurs vénérables, Sacha Vierny et Sir John Gielgud, ces deux seigneurs de l’illusion et de la magie.
Peter Greenaway