Parle avec elle est une histoire sur l’amitié entre deux hommes, sur la solitude et la longue convalescence due aux blessures de la passion. C’est aussi un film sur l’impossible dialogue dans le couple, mais aussi sur la communication, sur le cinéma comme sujet de conversation. Le film cherche à démontrer

1- qu’un monologue face au mutisme peut s’avérer être une forme de dialogue

2 - comment le silence peut exprimer l’éloquence du corps

3 - comment le cinéma peut apparaître comme un lien idéal dans les relations entre les gens, et enfin

4 - comment le cinéma raconté avec des mots peut retenir le temps et s’installer aussi bien dans la vie du narrateur que dans celle de celui qui écoute.

Parle avec elle est un film sur le plaisir de raconter et sur la parole comme arme pour fuir la solitude, la maladie, la mort et la folie. C’est également un film sur la folie. Une folie parfois si douce et pleine de bon sens qu’il est difficile de la dissocier de la normalité.

Tout sur ma mère se terminait par un rideau qui s’ouvrait sur une scène plongée dans la pénombre. Parle avec elle commence par le même un rideau s’ouvrant aussi sur ime scène. Les personnages de Tout sur ma mère étaient des actrices, des hâbleuses, des femmes capables de jouer dans le film et hors du film. Parle avec elle c’est l’histoire de narrateurs qui parlent d’eux, d’hommes qui parlent à qui peut les entendre et surtout à qui ne peut pas les entendre.

 

AUTO-INTERVIEW

 

 

ACTEURS ET ACTRICES

Désormais, il faut dire que tu diriges aussi bien les actrices que les acteurs... Les interprètes principaux dans Parle avec elle sont deux hommes qui jouent merveilleusement bien.

Je suis ravi que ce soit toi qui dises ça. C’est vrai, Javier Cámara et Darío Grandinetti sont fabuleux dans des rôles assez complexes. Parle avec elle n’est pas mon premier film avec des interprètes masculins. En chair et en os est une histoire d’hommes. Matador et La Loi du désir étaient aussi des histoires où les hommes avaient un rôle déterminant. D’ailleurs, dans La Loi du désir, même la fille (Carmen Maura) était un homme.

Avec qui prends-tu plus de plaisir ?

A quoi fais-tu référence ?

Au travail. Tu préfères travailler avec les acteurs ou les actrices ?

Quand ils sont merveilleux et qu’ils parviennent à oublier que je suis le réalisateur et le scénariste, je prends autant de plaisir avec les uns qu’avec les autres. J’ai réalisé quatorze longs métrages, je reconnais que j’ai rencontré plus de bonnes actrices que de bons acteurs. Mais il faut savoir que j’ai écrit plus de rôles féminins que de rôles masculins ou neutres.

C’est sûr.

Dans l’écriture, je crois que les femmes m’inspirent des comédies et les hommes des tragédies.

Pourquoi n’écris-tu pas plus de comédies, alors ?

Ça ne me vient pas, mais je vais essayer de forcer un peu...

Peut-on se forcer à écrire un scénario et tout ce que ça suppose ?

Non. On ne devrait pas, sauf pour les documentaires et les films autobiographiques.

Dans quelle catégorie classes-tu Parle avec elle ?

Je ne sais pas. Je sais seulement qu’il ne s’agit ni d’un western ni d’un film sur des agents de la CIA. Ce n’est pas non plus un James Bond ou un film d’époque.

C’est un peu un film d’époque.

C’est vrai. Si on veut être précis, sept minutes du film se déroulent en 1924.

Ces sept minutes font beaucoup parler d’elles.

Pourtant, elles sont muettes... Au milieu du film, l’infirmier, Benigno, (Javier Cámara) profite d’un soir où il n’a rien à faire, ce qui arrive rarement, pour aller voir un film muet espagnol à la cinémathèque : l’Amant qui rétrécissait. Je montre environ sept minutes de ce film...

Ce n’est pas risqué d’interrompre la narration de ton film pour introduire un autre récit, très différent du tien ? A moins qu’il ne s’agisse d’un flash-back en rapport avec tes personnages.

Non, ce n’est pas un flash-back, c’est une histoire distincte... Oui, c’est très risqué...

Tu n’as pas peur que ça déroute le spectateur, que ça le trouble ?

Maintenant que le film est fini, non. Mais pendant le tournage, j’avoue que j’étais mort de trouille. Je n’ai pas pu dormir tranquille tant que je n’ai pas vu les deux histoires montées ensemble.

CINÉMA PARLANT

Un de mes passages préférés, c’est celui où Javier se rend à la Médiathèque et où il revient pour raconter le film à Alicia qui gît sur son lit, elle est distante. (Ça dure environ dix minutes).

Qu’est-ce qui t’a poussé à t’éloigner de l’histoire principale ?

Ce n’est qu’un éloignement apparent. L’histoire de l’infirmier ne s’interrompt pas pendant ces sept minutes, elle est simplement dissimulée, elle se confond avec celle de L'Amant qui rétrécissait. La vraie raison (celle qui m’est apparue pendant l’écriture du scénario) était de me servir du film muet comme couverture.

Pour couvrir quoi ?

Ce qui est réellement en train de se passer dans la chambre d’Alicia. Je ne veux pas que le spectateur voit, alors je me sers de L'Amant qui rétrécissait pour lui voiler les yeux. Le spectateur découvrira ce qui s’est passé en même temps que les autres personnages. C’est un secret que je ne veux pas qu’on dévoile.

Ça s’appelle de la manipulation.

C’est un choix de narration qui n’est pas simple. C’est pour ça que je suis assez content du résultat.

Ce n’est pas la première fois que tes personnages s’expliquent par l’intermédiaire d’un autre film. Par exemple, Talons aiguilles.

Oui, Victoria Abril emprunte une scène de Sonate d'Automne pour exprimer à sa mère, Marisa Paredes, l’amour et la haine qu’elle ressent pour elle. C’est ce même amour et cette même haine qui la poussent au crime. Dans Matador, les acteurs principaux se précipitent dans une salle de cinéma (elle fuit son ami) où on joue Duel au Soleil. Sur l’écran est projeté ce que sera leur propre destin. Dans En chair et en os, pendant que Liberto Rabal et Francesca Neri se disputent, à la télévision, on passe La vie criminelle d'Archibald de la Cruz de Bunuel.

Les images du film de Bunel montrent deux choses qu’on apercevra ensuite dans mon film :

1 - Un homme sans jambe, joué par Javier Bardem, assis dans un fauteuil roulant. Dans La vie criminelle d'Archibald de la Cruz un mannequin en tissu perd une jambe.

2 - Dans En chair et en os, le feu rattrape Angela Molina quand Liberto lui annonce qu’il veut rompre. Dans La vie criminelle d'Archibald de la Cruz, Archibald fait brûler dans son four un mannequin identique à celui du personnage interprété par Miroslava. Pour l’anecdote, quelques années plus tard, l’actrice mourra dans une voiture en flammes.

Les films que je voie, je les associe à mon expérience, c’est comme cela que je m’en sers. Je ne les utilise pas pour rendre hommage à leur auteur ni pour les imiter. Ce sont des éléments que j’inclus dans mon scénario et qui finissent par en faire partie. “Raconter les films”, c’est quelque chose qui se rapporte à moi. Ça n’a rien à voir avec les sempiternelles discussions sur le cinéma, dont j’ai horreur. Quand j’étais jeune, je me souviens que je racontais les films à mes sœurs, des films qu’on allait voir ensemble. Ça m’excitait de repenser aux films. Tout en les racontant, je les réinventais, je faisais ma propre adaptation. Mes sœurs préféraient ma version infidèle et complètement délirante au film lui-même. Je me souviens de ces longues heures qu’on passait assis dans le patio. Mes sœurs cousaient autour du brasero sous la table ronde. Elles me demandaient : “Pedro, raconte-nous le film qu’on a vu hier.”

Tu te vois en train de raconter des films à tes petits-enfants?

Je ne sais pas. Je ne pense plus avoir le temps d’avoir des petits-enfants... Je ne crois pas que je le ferais. Je ne raconte plus les films, j’ai perdu l’habitude. Je ne les raconte que lorsque j’y suis obligé, pendant les interviews.

GENÈSE

Où as-tu trouvé l’inspiration pour Parle avec elle ?

Dans plusieurs faits qui ont eu lieu ces dix dernières années et que j’ai notés.

1- Un femme américaine se réveille après seize années passées dans le coma. D’après les médecins, son état était irréversible. J’ai été très impressionné quand j’ai vu la photo de cette femme dans “El Pais”. Elle se tenait debout entre deux infirmières, elle réapprenait à marcher. Son réveil était en contradiction avec tout ce que la science avait pu affirmer à ce sujet.

2- En Roumanie, dans une morgue, un jeune gardien de nuit se sent attiré par un macchabée. La solitude de la mort, plus celle de la nuit, égal trop de solitude ! Alors, le jeune gardien cède à ses pulsions et possède la jolie défunte. Ce qui se produisit par la suite ressemble à un miracle de la nature humaine qui, j’en suis sûr, n’a pas dû faire plaisir au Pape... Suite à cette union, la morte revint à la vie... La jeune fille souffrait d’un genre de catalepsie et sa mort n’était qu’apparente. (Je ne suis pas le seul à avoir remarqué cet événement. Il y a deux ans, en France, on s’est inspiré de ce fait divers pour faire un film.) Bien que la famille de la jeune fille se soit montrée reconnaissante envers le violeur, elle n’a pu empêcher son incarcération. La famille allait le voir à la prison et lui apportait des colis de nourriture. Elle lui a même trouvé un avocat. La situation était si insolite qu’elle a provoqué un drôle de dilemme. Aux yeux de la justice, le garçon n’était qu’un violeur, mais pour la famille, il avait ressuscité leur fille. Je n’ai pas laissé un seul détail de côté, tout m’a inspiré y compris “le dilemme moral” dont il est aussi question dans Parle avec elle.

3- A New York, une fille qui avait passé neuf ans dans le coma, se retrouve enceinte. (Sans sortir du coma, elle a accouché). Ils ont découvert quelques jours plus tard que le coupable était un brancardier de la clinique. La question est comment un corps cliniquement mort (c’est le cerveau qui détermine la mort) peut-il engendrer la vie ?

4- Je crois que c’est Cocteau qui a dit que “la beauté pouvait être douloureuse”. Il me semble qu’il faisait allusion à la beauté des gens. Je crois que les moments d’une beauté intense et extraordinaire peuvent, sous l’effet de l’émotion, faire pleurer. Ce sont des larmes de douleur plus que de plaisir. Des larmes qui occuperaient dans nos yeux la place des absents.

5- Depuis que j’ai vu Les Poupées du Diable et L'Homme qui rétrécissait, je rêve de faire un film sur un être minuscule où les pieds des meubles et l’orographie du sol seraient le décor principal. J’avais déjà écrit quelque chose sur une histoire de ce genre. Tous ces événements ainsi que le souvenir d’un amour brisé mais encore vivant m’ont inspiré pour l’écriture du scénario de Parle avec elle.

PAROLES ET SOLITUDES

Quand le psychiatre demande au personnage de Javier Cámara quel est son problème, il répond : “La solitude, je suppose”.

Marco (Darío Grandinetti) dit lui aussi aux deux femmes et à deux moments différents, qu’il est seul. Les deux personnages, Benigno et Marco ne glissent jamais dans le mélodrame, ils constatent simplement un fait. La solitude est le point commun entre tous les personnages du film. Alicia et Lydia sont seules. Katerina, le professeur de danse, aussi. Le père d’Alicia également, même si par la suite, il a une liaison avec sa secrétaire. Il en va de même pour l’infirmière interprétée par Mariola Fuentes, qui est amoureuse de son collègue Benigno, la concierge, le personnage antipathique de la journaliste interprétée par Loles León qui finit seul, face à la caméra quand Lydia abandonne le plateau en plein milieu de l’interview. Même le taureau reste seul sur l’immense place quand ils emmènent Lydia, blessée à mort. “La solitude, je suppose” aurait pu être, entre autres, le titre de ce film.

Dans une “auto-interview” (auto-analyse), un genre qui t’est familier, comment vis-tu la solitude ?Que ressens-tu en l’absence d’interlocuteur, de la nostalgie ou du mépris ?

Je ne méprise rien, même pas les choses que je déteste. Je préfère “l’auto-analyse” parce que c’est plus pratique. Je dis ce que je veux et de la façon la plus rapide. C’est quelque chose d’écrit, et l’écriture est une démarche solitaire.

T’es-tu déjà surpris à parler tout seul ?

En ce moment.

Je veux dire dans ta vie, sans qu’on imprime nécessairement ce que tu dis ?

Oui. Il y a quelques mois et pendant plusieurs jours, je me suis surpris à parler tout seul. Je le faisais le matin au réveil ou le soir. (On m’a dit que Bunuel aussi parlait tout seul le matin pour se rendre compte de l’évolution de sa surdité). Moi je le faisais pour entendre le son et la puissance de ma voix. Pendant le tournage, je suis resté sans voix et pendant plusieurs semaines, lorsque je me réveillais après le long silence de la nuit, je me parlais soit dans le lit, soit devant le miroir. “Comment est ma voix, aujourd’hui ?”, je me disais. “Beaucoup mieux. Si je ne force pas trop, je pourrai peut-être tenir jusqu’à ce soir”. J’ai toujours cru en la parole, même lorsque je suis sans voix... ou sans interlocuteur.

C’est le message de Parle avec elle ?

Le message pour n’importe quel film, c’est “Va le voir”. Mais le mieux serait de dire : “Va le voir et dis à tes amis d'y aller”.

INTIMITÉ ET SPECTACLE

Parle avec elle raconte une histoire intime, romantique et secrète dans laquelle sont disséminées des bribes d’autres histoires. Je fais référence aux scènes de corrida, au film muet, L'Amant qui rétrécissait et à la participation de Caetano Veloso qui chante en direct “Cucurrucucu” à Pina Bausch, la chorégraphe de “Café Müller” et de “Masurca Fogo”. Deux spectacles qui sont le prologue et l’épilogue de mon film. J’aimerais également remercier le retour sur scène de Malou, membre du premier Wuppertal Tanztheater et professeur, qui par pure générosité et pour la plus grande émotion de tous, a bien voulu remonter sur scène.

L’AMANT QUI RETRECISSAIT

C’est un extrait de film muet, que j’ai placé là, au milieu de la narration de Parle avec elle. C’est un film en noir et blanc. Ce sont les dernières couleurs qu’Alicia voie et que Benigno aime. Comme le film n’existait pas, il a fallu que je le fasse. J’avais déjà écrit l’histoire d’un homme qui rétrécissait. Elle était beaucoup plus longue que celle-ci. A l’origine, il s’agissait d’une histoire d’amour avec du suspense. Après avoir abandonné Amparo, la belle scientifique, l’homme qui rétrécissait, retourne chez sa mère, une femme autoritaire qu’il n’a pas revue depuis plusieurs années. Cela lui donne l’occasion de se réconcilier avec elle. Lorsqu’Alfredo ne mesure plus que quelques centimètres, il s’installe au milieu de ses jouets et vit entouré de ses objets préférés : livres, bandes dessinées, etc Entre les pages d’un livre, il retrouve une lettre de son défunt père. Bien qu’elle lui soit adressée, Alfredo ne l’a jamais reçue. Dans la lettre, son père le met en garde contre la folie grandissante de sa mère et la désigne comme coupable si jamais il venait à disparaître. La mère pressent qu’Alfredo sait que c’est elle qui a tué son père. Alfredo vit reclus dans son train électrique, il refuse d’en sortir par peur de sa mère. Dans un accès de folie, la mère fouille le train, wagon par wagon. Amparo arrive (elle finit par découvrir où habite la mère) et sauve le petit Alfredo. Elle l’emmène à son hôtel, l’hôtel Youkali. Pour des raisons évidentes, je n’ai gardé que le début et la fin de ce mélodrame. J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur ces deux passages. Cela faisait très longtemps que je rêvais de l’image de l’amant se promenant sur le corps de sa bien-aimée, un peu comme on se promène dans un paysage. Ça y est, c’est fait.

Pour me mettre dans l’ambiance du muet, j’ai revu mes films préférés : Griffith, Fritz Lang, Murnau, Tod Browning... Ça a été essentiel. Je voulais rester fidèle au genre et à la forme de narration de l’époque. Je trouvais qu’il était plus attrayant de rester fidèle que d’ignorer les règles. A l’exception d’un ou deux plans, tous les plans du film ont été pris sur un pied, je n’ai pas utilisé un seul travelling. Le cadrage est très large et les acteurs donnent l’impression de faire irruption dans l’image. Les accessoires sont d’époque, ils datent de la moitié des années 20. Le jeu des acteurs est rigoureusement expressionniste sans trop exagérer. C’est une chance que Paz Vega et Fele Martinez se soient sentis à l’aise dans ce type de situation proche de la parodie, et sans jamais tomber dedans. Leur interprétation naïve, tragi-comique et sans aucun doute expressionniste se doit exclusivement à leur intuition et à leur talent. La musique aussi est un élément clef. Je ne voulais pas de l’éternel piano présent dans les films muets projetés à la cinémathèque. Alberto Iglesias m’a suggéré l’idée d’un quatuor. J’ai trouvé ça parfait. S’il y a un genre de composition qu’Alberto maîtrise, c’est bien celui-là. Je dois avouer que le résultat est poignant. Dans la plus pure tradition du cinéma musical, la mélodie se fond dans les mouvements des acteurs et aussi, dans les inserts. Le texte qui apparaît à l’écran acquiert de la voix, du rythme et du mouvement grâce à la musique. C’est vivant. La musique permet surtout de transposer l’histoire dans un champ émotionnel et d’éviter avec subtilité de tomber dans l’obscénité et le grotesque de l’histoire de L'Amant qui rétrécissait. Grâce à Paz Vega, Fele Martinez et Alberto Iglesias, L'Amant qui rétrécissait se transforme en un rêve lyrique, émouvant et profond malgré son apparente légèreté.

PINA BAUSCH

Dans Tout sur ma mère, on voyait un poster de Pina dans “Café Müller” (il était accroché dans la chambre du fils de Cecilia Roth). A ce moment-là, j’ignorais que cette œuvre chorégraphique serait le prologue de mon prochain film. Je rendais simplement hommage à la chorégraphe allemande. Quand j’ai fini d’écrire Parle avec elle et que j’ai vu le visage de Pina, les yeux fermés, portant une combinaison étriquée, les mains tendues au milieu d’obstacles (tables et chaises en bois), il était évident pour moi que c’était là, l’image qui représentait le mieux l’atmosphère dans laquelle habitaient les personnages de mon histoire. Malgré leur passivité apparente, les deux femmes dans le coma suscitent chez les hommes le même plaisir, la même tension, la même passion et les mêmes désirs et désillusions que si elles avaient été debout, les yeux grands ouverts, en jacassant comme des perruches. A peu près à la même époque, j’ai vu à Barcelone un ballet de Pina Bausch, “Masurca Fogo”. Je suis tombé sous le charme de la vitalité et de l’optimisme de cette femme. Son air bucolique et l’image inattendue d’une beauté si douloureuse m’ont fait pleurer de plaisir comme Marco. Il ne faut pas oublier “le début des soupirs”, que j’ai placé dans mon film à faibles doses pour des raisons liées à la narration. Dans un décor diaphane, une femme apparaît, (Ruth Amarante) cheveux au vent et une robe à fleurs qui lui arrive aux pieds. Elle saisit un micro, type années 70 et l’approche de sa bouche. Elle donne l’impression de vouloir chanter ou parler mais il n’en est rien. Dans un lourd silence, elle remplit ses poumons et émet un long et profond soupir qui sera suivi d’un autre soupir puis d’un autre...

“Masurca Fogo” commence avec la tristesse de Benigno, qui n’est plus (les soupirs) et réunit le couple survivant (Marco et Alicia) autour de la même émotion bucolique. Plusieurs couples dansent au rythme d’une mazurka originaire du Cap-Vert. Le bruit d’une petite cascade d’eau les accompagne. Si on le lui avait demandé, on n’aurait rien pu obtenir de mieux. Pina Bausch avait créé sans le savoir, la plus belle porte d’entrée et de sortie de Parle avec elle.

CAETANO VELOSO

En pleine campagne promotionnelle de La Fleur de mon secret, on a atterri à Rio de Janeiro, après être passé sur les plateaux, dans les salles et les fêtes de New York, Los Angeles, Miami et Sao Paulo. C’est avec l’enthousiasme d’un zombie que je contemplais par la fenêtre de ma chambre d’hôtel, une vue sensationnelle de Rio. Je ne voulais plus bouger, je ne pouvais plus. Alors que j’étais cassé, complètement déboussolé par tous les décalages horaires, (envahi par une sensation de vide et pas d’accord avec Rossy de Palma qui adorait le Brésil et ne pensait qu’à faire la fête), on m’apprend qu’on est invité chez Caetano Veloso. Bien que je ne le connaisse pas personnellement, j’ai toujours aimé sa musique. Mais mon état physique et moral, l’idée de bouger, de voir des inconnus, de parler, d’écouter ressemblait à un effort proche du martyre. Pour essayer de me défaire de cet engagement, j’ai invoqué une agonie quelconque, mais Chema Prado, qui accompagnait Marisa Paredes, n’a absolument pas tenu compte de mon état et m’a traîné de force chez Caetano. Aujourd’hui, je lui en suis reconnaissant. Caetano avait donné un concert à Sao Paulo. Il venait d’enregistrer le concert qui allait devenir “Finas estampa ao vivo”. Il nous a fait écouter sa version de “Cucurrucucû Paloma” et d’un coup, tous mes maux ont disparu. Dès lors, j’ai voulu inclure cette chanson dans l’un de mes films. C’est ainsi qu’un autre rêve avait fini par se réaliser. Dans Parle avec elle, Caetano la chante en direct, accompagné du maître Morelembaun. Comme il n’était pas possible de faire venir tous les musiciens, la version que l’on entend dans le film est plus stylisée, plus émouvante et plus intime encore que celle de son concert à Sao Paulo.

LA CHALEUR DE LA COULEUR

Je voudrais souhaiter la bienvenue dans ma filmographie au directeur de la photo, Javier Aguirresarobe à qui je n’ai eu nul besoin d’expliquer la chaleur de la couleur car il a ressenti l’histoire avec la même lumière que moi. Surtout dans des endroits comme la clinique, qui est un lieu qu’on voit fréquemment au cinéma, et pour lequel je voulais éviter les éclairages conventionnels. J’ai dit à Javier que je ne voulais pas d’un lieu froid aux tons bleutés. La clinique est un endroit où les personnages passent le plus clair de leur temps, où ils vivent, elle est leur maison. Je ne voulais pas que le spectateur ait la moindre sensation de douleur ou de maladie. Ce que je voulais, c’était montrer le quotidien de certains patients. On a repeint les murs en terre de sienne, couleur moutarde et les couloirs en gris vert avec une espèce de bande orange à un mètre du sol. C’était mon idée. Assez curieusement, dans Bullit, on voit un hôpital dans les mêmes tons.

On peut lire dans la biographie de Strindberg, que Kafka faisait référence à l’auteur de cette façon : “Je ne le lis pas juste pour le lire, mais pour me serrer contre sa poitrine”. Pour moi, Parle avec elle, (excusez mon mauvais goût) c’est un peu l’étreinte que j’aurais aimé faire à tous les spectateurs. Je voudrais pouvoir me serrer contre la poitrine de chacun d’eux, comme Lydia et Marco pendant la fête. L’étreinte doit être chaude et la lumière qui l’éclaire chaleureuse.

PEPE ET LA NARRATION

La narration est une ligne brisée, que l’on remarque à peine. C’est ce qui a été le plus dur pendant l’interminable tournage de ce film. Je suis habitué au mélange de tons, de genres, d’univers. Je n’avais jamais autant joué avec le temps, juste un flash-back un peu kitsch et Hitchcockien dans Le Labyrinthe des passions, mais c’est tout. Ici, le temps part dans plusieurs directions et l’action principale est interrompue par d’autres actions qui ont leur propre entité comme les ballets du début et de la fin, comme l’apparition de Caetano et le passage de L'Amant qui rétrécissait etc... J’ai été sur des charbons ardents jusqu’au dernier moment. Je ne pars jamais du principe que les choses sont comme je les ai décidées, même si je m’investis énormément dans le film et si tous les membres de l’équipe font scrupuleusement ce que je leur ai demandé.

J’ai besoin de pouvoir coller une image à une autre et ainsi de suite pour vérifier que ce que j’ai voulu raconter est bien là. Le montage est une véritable boîte à surprises. La discontinuité et les différentes unités de narration fonctionnent mieux lorsque l’action est mentale ou intérieure ou lorsqu’elle se déroule dans une autre dimension comme dans les films de David Lynch. Dans cette espèce de néo-réalisme fantastique ou de naturalisme de l’absurde dans lequel baigne mon film, il arrive que le spectateur se prenne une claque. Alors qu’il avait commencé à s’attacher à un personnage, à une histoire, je le tire, je le traîne pour l’obliger à suivre un autre personnage, une autre histoire. Grâce au sage et omniprésent monteur, Pepe Salceso, Parle avec elle surmonte tous les problèmes. C’est pour ça, je crois, que c’est un film complexe malgré son apparence simple et transparente. Pour ce qui est du contenu, je privilégie de plus en plus les émotions; quant au contenant, c’est sur la transparence que j’insiste de plus en plus.