Jacqueline Lajeunesse : Corps à cœur est ton cinquième long métrage ; quelles ont été les conditions de production de tes films ?
Paul Vecchiali : Si l’on excepte Change pas de main où j’étais coproducteur, j’ai toujours produit mes films. Je ne touche pas de salaire immédiat, ma responsabilité est accrue, je suis impliqué dans le rendement commercial, on ne peut me reprocher de ne pas y penser. Si le film réalisé ne marche pas, je suis la première victime...
J’aimerais pourtant un jour avoir une position de technicien avec un script écrit par un autre que j’aurai à exprimer filmiquement, même en collaboration avec un producteur, en somme une position hollywoodienne. C’est une expérience que j’ai presque faite avec Camus, mais j’ai monté le film moi-même et il y avait toujours près de moi le producteur-auteur Cécile Clairval - j’avais à cœur de respecter ce qu’elle voulait créer à l’écran.
Quelles ont été les conditions financières de production de Corps à cœur ?
Au départ, quelques économies de notre société de production, Diagonale : 40 000 francs, sans aucun autre financement en vue. Le film était aussi important pour moi, son auteur, que pour Hélène Surgères qui tenait à son rôle... Il y avait pour nous deux cette chance d’un point de non-retour. Jean-Claude Guiguet a terminé Les belles manières avec deux jours d’avance ; nous avions donc le vendredi la pellicule du dernier jour de Guiguet et le samedi et le dimanche pour Corps à cœur... Les boîtes de pellicule des Belles manières ont été volées - l’assurance a payé - nous avons eu alors, puisque un jour est égal à un quart de semaine, un jour pour Les belles manières et cinq jours pour Corps à cœur. A ce moment-là, on avait fait sept jours avec 30 minutes utiles.
Ensuite Diagonale a signé un contrat pour Jacket, un film sur le pétrole, le salaire des producteurs, plus les charges sociales, plus la TVA assuraient deux semaines de tournage en avril. Les séquences de juin, en Provence, ont été financées par mon argent personnel et celui de Cécile Clairval. Pour les deux semaines de tournage restantes, en août, la vente de Femmes femmes, de L’étrangleur, de La machine, des Belles manières en Algérie, plus une vente à des TV étrangères ont permis de les faire avec un découvert de 20 000 francs. C’est alors que Simsolo pour son court métrage D’un point l’autre a obtenu 30 000 francs de prix, dont 10 000 pour lui, 20 000 pour le producteur Diagonale. C’est une aventure unique ! Il restait à assurer deux jours de tournage, les finitions du laboratoire, le mixage et le montage, les droits de la musique soit 100 000 francs plus 250 000 francs de participation des acteurs et de quelques techniciens. Cette dernière somme a été obtenue par la vente de Corps à cœur à Antenne 2.
Quels techniciens ?
Le premier assistant Gérard Frot Coutaz, le second assistant Marie-Claude Treilhou. L’assistant monteur Frank Mathieu.
Si tu en avais eu les moyens financiers immédiatement, aurais-tu tourné Corps à cœur en plusieurs épisodes sur une durée de six mois ?
Peut-être pas et j’aurais eu tort. C’est un film qui se « défendait » ; le scénario est très précis, très écrit, j’aurai filmé dans un carcan. Là, le film ne l’a pas accepté, c’est-à-dire que très régulièrement, quand les séquences tournées n’étaient pas bonnes le film l’annonçait par un refus technique ; ainsi la séquence du marché, en avril, commencée au soleil, a eu droit à une chute de neige, ensuite, je n’ai pas pu tenir le plan de travail, j’ai un peu bâclé ; les images se sont dédoublées, on n’a jamais su si c’était dû aux objectifs ou au laboratoire. L’assurance a payé et nous avons refait les plans en juillet.
Tu ne réponds pas tout à fait à la question.
Si j’avais fait le film d’affilée, en sept semaines, je l’aurai fait comme les autres en tournant beaucoup et vite, puisqu’il y a beaucoup de décors, beaucoup de personnages, et chacun d’eux compte, je n’aurais pas laissé le film se développer de lui- même. Il y avait une sorte de dialogue entre le film et moi que la durée a favorisé.
Les saisons jouent beaucoup ?
Le manque de moyens m’a donné le luxe d’utiliser les saisons, ce qui était important, et le luxe d’utiliser l’impatience, l’angoisse des acteurs qui ne savaient pas si le film pourrait être fini un jour... Nicolas Silberg vivait l’attente du film comme son personnage l’attente de la femme ; un parallèle d’autant plus intéressant, d’autant plus exploitable, que le film a été tourné dans l’ordre chronologique. En paraphrasant les données réalité et surréalisme, on peut dire que Corps à cœur - film aura sur-respecté le scénario de « Corps à cœur ». La durée favorisait, non pas la réflexion à proprement parler, mais l’instinct, l’intuition ; on avait la possibilité d’attendre que les choses se manifestent.
De plus, au fur et à mesure que je tournais, je montais ensuite. Chaque tournage pouvait donc rectifier le précédent. Je ne faisais aucune économie sur chaque fragment de tournage parce que, si le film devait rester inachevé, il fallait que tout ce qui existait soit parfait. J’essayais d’attraper les choses quand elle se présentaient sans être sûr qu’elles seraient forcément utiles. J’ai presque le sentiment d’avoir fait ainsi du cinéma pour la première fois.
Les couleurs jouent dans Corps à cœur ?
J’ai horreur du picturalisme au cinéma, un tableau c’est immobile et il est temps que le cinéma échappe aux autres arts. Pour Corps à cœur l’emploi des couleurs est très précis, la passion, la flamme sont mauve et rouge, mais les couleurs jouent en fonction des situations sur les décors, sur Hélène Surgères, Nicolas Silberg en est enveloppé. Les intertournages permettaient de mieux répartir la couleur. J’ai toujours évité les « imprimés », je n’ai pas fait de mariage de couleurs, les couleurs sont des taches franches ajoutées les unes aux autres.
Quels autres éléments te paraissent importants ?
Les techniciens étant donné la programmation du tournage, il y a eu des changements de machiniste, d’électricien, d’assistant-opérateur. Chaque fois l’équipe se reformait, ils avaient conscience de faire un film différent à cause des conditions de production, ils étaient solidaires dans un combat contre le néant. Alors qu’ils auraient pu juger les séquences en Normandie et surtout dans le Midi dispendieuses, ils trouvaient que c’était du courage que de faire le film comme si les moyens existaient.
Après trois ans d’angoisse, le tournage a été réconfortant, ils ont été tous fabuleux, surtout les machinistes, les électriciens, ils touchaient leur salaire, faisaient leur métier mais ils avaient, je pense, en plus le sentiment d’aider à fabriquer. Sentiment presque comparable à celui des acteurs tous en participation, des deux personnages principaux, Hélène Surgères et Nicolas Silberg, sociétaire à la Comédie-Française dont c’est le premier film, avec quinze autres personnages.
Que se passera-t-il au niveau de la distribution ?
Le film est pré-monté, en noir et blanc pas mixé, il n’a pas encore la musique et celle-ci est plus qu’importante. Un thème du film est la communication entre les vivants et les morts, c’est le sujet du Requiem de Fauré qui devient commentaire du film et un des ressorts de l’action, avec du Bach et une chanson de Roland Vincent chantée par Myriam Mezières.
Tel qu’il est actuellement, le film suscite un courant favorable auprès des circuits d’exploitation, l’achat d’Antenne 2 en est une preuve. Pourtant, c’est un film aussi riche qu’un roman avec beaucoup de personnages, tous importants, genre de film qui, paraît-il, ne « marche » pas souvent. J’ai un sentiment de sécurité, je ne me sens pas traqué, je finirai tranquillement le film.
Propos recueillis par Jacqueline Lajeunesse pour La Revue du cinéma, n°333, novembre 1978