Il y a dix ans, vous consacriez déjà un documentaire à Michel Bras : Entre les bras est-il une suite ?
Paul Lacoste : Dans le premier film, on voyait Michel reprendre son fils sur l’orthographe du mot « échalote » – c’est peut-être de là qu’est venue mon envie de faire ce deuxième film autour de Sébastien.J’ai senti en lui une vibration, à laquelle il me fallait un jour rendre justice. Il avait un peu moins de 30 ans, c’était un cuisinier très précis, méticuleux et totalement investi par le destin. Cette posture de second de cuisine brillant m’avait touché. Pour moi, il était en quelque sorte l’équivalent d’un chef opérateur dans le milieu du cinéma : ils sont aux côtés d’un réalisateur et ils rendent les choses possibles. Dix ans plus tard, Sébastien est resté un grand technicien, et son expression culinaire personnelle commence à exploser.
Quand je lui ai parlé de ce film, je lui ai proposé une espèce de carnet de bord d’une création. L’idée était de lui faire prendre un risque – c’est souvent ce que je cherche dans mes films. Je voulais qu’il se lance, qu’il crée un nouveau plat, sans pour autant savoir s’il allait réussir.
A travers la cuisine, c’est d’abord un film sur la relation entre un père et son fils...
P.L. : Oui, mais la question est, je pense, bien cernée grâce à la cuisine, qui est au coeur de la relation filiale – on nourrit ses enfants, n’est-ce pas ? Il est donc question d’aliénation et de libération, sur un territoire donné : l’Aubrac.
Avez-vous eu du mal à faire dialoguer deux hommes aussi pudiques que Michel et Sébastien Bras ?
P.L. : C’est vrai que dans le Sud de la France, dont je suis moi aussi originaire, il n’est pas si facile d’avoir une discussion d’ordre psychologique avec son père. On ne se parle pas, on n’aborde pas les sujets complexes de front. Mais je crois que le film rend quand même hommage à leur complicité – ne serait-ce que gestuelle, corporelle. Et il y a une infinie tendresse entre eux.
Pourquoi ne vous voit-on jamais à l’image alors que vous avez une relation très intime avec les Bras ?
P.L. : J’espère quand même être présent par mon regard ou ma capacité à l’écoute ! Quand Michel et Sébastien se lancent des piques, par exemple, on sent qu’ils font un peu exprès. Ils savent que c’est capté. Je ne suis pas totalement transparent, mon dispositif technique est souvent très présent, et provoque des choses.
On sent clairement, par moments, que c’est à moi qu’ils s’adressent. Et je suis persuadé que ma présence a cristallisé, peut-être même accéléré, cette passation que je venais filmer. Sébastien m’a dit un jour : « Si tu filmes cette passation, elle sera actée plus fortement que chez un notaire. » Pour Michel, c’est la même chose. Ce film, c’est la preuve que des choses ont eu lieu. Les deux avaient besoin de ça pour avancer.
Et sur Universciné ? La playlist du réalisateur. Paul Lacoste vous recommande :
- Palombella Rossa, de Nanni Moretti
- Casino, de Martin Scorsese
- Nana, de Jean Renoir
- L'As de pique, de Milos Forman
- Triple agent, d'Eric Rohmer
- L'Homme à la Ferrari, de Dino Risi