Comme vos précédents héros (l’un prof de philo, l’autre critique, un autre éditeur), Damien est un intellectuel... Pourquoi privilégiez-vous ce type de personnage ?

Je sais, c’est très mal vu, mais que voulez-vous, on ne se refait pas. Parce que je parle toujours un petit peu de moi dans mes films, même si ce ne sont pas des films autobiographiques, non que je me trouve particulièrement intéressant, mais c’est un moyen d’acquérir une certaine sincérité, une authenticité, une vérité psychologique.

Ce sont tous des professionnels du langage, ce dont on pourrait douter lorsque Damien explique drôlement : « Quelqu’un va peut être avoir un problème parce que j’ai pas parlé à quelqu’un de quelque chose dont j’aurais dû lui parler et maintenant je dois le dire à ce quelqu’un et je ne sais pas comment »...

Si on dépeint un « professionnel du langage » comme vous dites, il faut qu’il s’empêtre à un certain moment dans le langage, c’est même en ce sens qu’il peut être intéressant, amusant, de dépeindre ce type de personnage, non ?

Qu’est-ce qui vous pousse à réaliser des comédies ?

Le ton de la comédie m’est plus naturel, tout simplement. J’ai besoin d’une certaine légèreté, même pour parler de choses graves...

Vos travaux de scénariste ne laissaient pas entrevoir cette veine...

Quand on est scénariste on se coule dans l’univers de quelqu’un d’autre, on doit épouser cet univers et les cinéastes avec lesquels j’ai travaillé, peut-être Raoul Ruiz mis à part, ne font pas exactement des comédies...

Le choix musical est important : le travail d’Alexei Agui est-il d’influer sur le ton du film, de rendre ces affres plus guillerettes ?

En effet. Damien est quelqu’un dont la vie se défait, mais à partir d’un certain point d’effondrement il est décidé à rattraper les choses, à se ressaisir, il fallait marquer musicalement ces deux moments, ces deux mouvements et surtout le second, quand il trouve enfin, un peu tard, du courage...

Jean-Pierre Bacri est un acteur extraordinaire, avec une palette très subtile, il peut être extrêmement drôle mais il a quelque chose de sombre en lui, et l’avoir choisi lui plutôt qu’un autre pour incarner Damien pouvait accentuer le côté sombre du film ; je voulais que la musique, en contrepoint, ait un caractère entraînant.

Alexei Agui avec qui je travaille depuis plusieurs films est un grand compositeur. J’ai très peu besoin de parler avec lui, surtout qu’il est rarement là, entre la Drôme où il réside quand il est en France et la Russie où il passe la moitié de l’année... Il saisit tout de suite les enjeux.

Damien est chargé par sa femme d’intervenir en haut lieu pour éviter à une jeune fille sans papiers d’être expulsée. Votre film n’est pourtant pas une comédie politique...

L’histoire que je raconte s’inspire en partie d’une histoire vraie (comme disent les films américains) que m’a rapportée Agnès de Sacy, ma coscénariste : l’histoire de quelqu’un qui, à la suite d’un divorce, se retrouvait privé de sa carte de séjour et dont un coup de téléphone donné à quelqu’un grâce à quelqu’un etc. pouvait modifier le sort.

Je voulais parler, à ma façon, de la question des sans-papiers, plus largement des contrôles d’identité. Dans les années que nous venons de passer, au-delà des contrôles basés sur le faciès, on pouvait se retrouver devoir prouver que ses arrière-grands-parents étaient bien nés sur le sol français.

C’est quelque chose qui me concerne, mes racines sont cosmopolites. Et donc l’identité, celle qu’on croit avoir et celle qui peut être questionnée par les autorités, est une question qui me préoccupe profondément. L’identité dans le film est d’ailleurs une question multiforme, elle est posée aussi au niveau sexuel : qu’est-ce que ça veut dire, pas seulement être français, être étranger, mais aussi bien être homosexuel, être hétérosexuel, sachant que cette façon de cataloguer, ou de s’auto-cataloguer, est finalement assez récente...

On peut trouver étonnant le choix d’Isabelle Carré pour incarner Aurore...

C’est tout à fait délibéré. Je voulais dire à travers elle que les minorités ne sont pas forcément visibles, pour utiliser un terme qui récemment a été suremployé. Il y a aussi les minorités invisibles, dont la hantise est de devenir visibles, et dès lors accusées. Je dois dire qu’Isabelle a fait un travail incroyable, elle a appris le serbe avec une coach et dans la scène de la vaisselle, elle improvisait, elle ne pouvait plus s’arrêter. Son partenaire, Stanislas Stanic, qui est d’origine croate et qui est bilingue, était bluffé, tout le monde l’était. J’ai dû couper dans la scène, pour des raisons de longueur, mais j’avais envie de tout garder.

Un autre thème du film, c’est celui de l’engagement...

L’engagement, c’est peut-être beaucoup dire, mais Damien est saisi d’une mission, comme dans beaucoup de films, c’est un embrayeur classique de fiction. Cette mission, a priori, est très peu « engageante ». Il est demandé à mon « héros » de faire preuve d’un courage minuscule : demander à son papa conseiller d’État de passer un coup de fil à un personnage important... Et il n’y arrive pas.

Alors la tâche, compliquée par cette première lâcheté et par les mensonges afférents qui l’aggravent, devient de plus en plus difficile, jusqu’au moment où l’aveu de cette lâcheté le met au pied du mur... Telle est, en gros, l’histoire et le ressort de cette comédie.

C’est l’amour qui pousse le héros à devenir humain ?

C’est lorsqu’il comprend que l’engagement abstrait qui lui est demandé pour une inconnue coïncide avec l’intérêt concret qu’il ressent pour une jeune femme rencontrée par hasard, lorsqu’il mesure concrètement le tort qu’il a fait à cette dernière, qu’il se mobilise vraiment. Et ce mouvement — même s’il n’est pas couronné de succès — est à la fois un mouvement vers l’autre, vers cette jeune femme, et une conquête de soi, un pas vers soi-même, vers cette confiance en soi qui est le contraire de ce que la société exige de nous, à savoir nous conformer, être conformistes...

Ce thème est celui d’un roman de Raymond Queneau, Odile...

Effectivement ce roman est une des sources du scénario. Odile a été un élément structurant pour moi. C’est un roman qui a des vertus comiques, comme tous les romans de Queneau, mais c’est aussi un magnifique roman d’amour et d’apprentissage. Le monologue de Damien, vers la fin du film, quand sous le coup de la fièvre il parle à Aurore de son voyage en Chine, est une transposition extrêmement libre, et j’espère imperceptible, d’un passage d’Odile.

Odile est un règlement de comptes avec le proche passé surréaliste de l’auteur. La rencontre d’Aurore tient-elle au « hasard objectif » ?

Le hasard objectif des surréalistes, c’est une connerie philosophique et Queneau dans ce livre s’en moque très cruellement, mais c’est très riche poétiquement. Effectivement, il y a dans mon film comme dans d’autres que j’ai fait, un rôle important des coïncidences, de la rencontre fortuite...

On retrouve aussi le trio d’amis, passionnés de mathématiques chez Queneau, férus d’échecs chez vous...

S’ils jouent aux échecs c’est parce que la vie ressemble à une partie d’échecs. Un jeu d’échecs est un labyrinthe de coups. Le personnage que joue Jackie Berroyer est l’un des éléments du labyrinthe, en l’occurrence sentimental, dans lequel se trouve Damien.

Pourquoi la Chine dans votre film ?

Et le Japon... Il y a une part d’arbitraire : j’avais envie d’introduire cet élément exotique, qui colore notre atmosphère, « l’Asie puissance émergente, montante, bientôt dominante... » Et puis, grâce à Agnès, je dois à Alain de Sacy son père (que je ne connais pas mais que je remercie ici) les éléments qui font de Damien un spécialiste de la mentalité asiatique des affaires, notamment cet article auquel il est fait allusion plusieurs fois dans le film, qui porte sur le rôle et le sens des sourires. Cet article existe, il est remarquable, on s’en est servi.

Il est aussi question d’un roman de Vladimir Nabokov, Pnine...

C’est l’autre élément d’exotisme dans le film : le côté est-européen. Zorica est serbe. Iva veut adapter au théâtre une nouvelle de Tchékhov, et dans mon esprit le personnage de Lobatch, joué par Jackie Berroyer, a quelque chose d’un peu dostoïevskien. Lobatch est l’apocope d’un nom russe, Lobatchevski.

Il y a chez vos héros une terreur d’être pris en flagrant délit, dans une situation très privée ou humiliante...

Peut-être... C’est sûrement très personnel... J’ai systématiquement cette terreur, par exemple, pendant le montage de mes films : quand je commence à assembler le matériel tourné et que je vois... je ne vois pas, j’ai l’impression d’être vu et ce que je ressens, à ce moment-là, c’est vraiment terrible, vraiment affreux...

La psychanalyse vous intéresse. Peut-on qualifier votre film d’œdipien ?

L’incompréhension entre père et fils, incompréhension poussée jusqu’au ressentiment, est un des thèmes du film, effectivement. Il y a deux relations père-fils d’ailleurs puisque Damien est à la fois fils et père, fils par rapport à Sébastien (Claude Rich) et père par rapport à Noé (Marin). On peut trouver freudien tout récit où quelqu’un a des difficultés à affronter son père ou son fils... Mais je ne pense pas en termes de psychanalyse. J’essaie que ce soit surtout drôle, et j’espère que ça l’est.

On mange des huîtres dans le film, on parle escargots, cuisses de grenouille, tête de veau sauce gribiche...

Des plats très français, non ? Emblématiques de la gastronomie française... C’est une des fausses pistes qui émaillent le film, car celle qui professe sa passion pour la tête de veau et les escargots, ces plats si français, n’est pas aussi française qu’on le croit... Je vous renvoie à ce que je disais plus haut à propos d’Isabelle. Ce n’est pas important, mais il y a aussi en filigrane un côté film policier, puzzle, enquête...

Quels sont les enjeux de la mise en scène ?

Je la voulais fluide. Une comédie exige une mise en scène qui ne soit pas ostentatoire, il fallait que ce soit rapide. C’était la première fois que je travaillais avec Romain Winding, dont j’admire depuis longtemps le travail, l’élégance et la beauté de l’image, et la première fois aussi que je travaillais en numérique, en l’occurrence avec l’Alexa, que Romain connaît et maîtrise très bien. J’ai encore des doutes sur l’image numérique, même si tout le monde s’y met et s’il n’y aura bientôt plus de 35. Mais ça permet de travailler tellement plus vite, et puis au final, l’image est belle. Les feuilles, à la fin...