Il y a deux mots clefs pour comprendre votre dernier film. Il s’agit de "Moolaadé" et de "Salindé". Pouvez-vous les définir ?
"Moolaadé" est un vieux mot pulaar mais dont l’équivalent existe aussi en mandingue et en wolof. Il exprime la notion de droit d’asile. Le Moolaadé est la protection accordée à quelqu’un en fuite. Il nous a été transmis par la tradition orale à travers les contes, l’histoire, les légendes et les énigmes que l’on raconte de génération en génération. Dans le film, des fillettes que l’on s’apprête à exciser demandent protection à Collé Ardo, une femme connue pour son refus de cette pratique.
Le Moolaadé est une convention orale mais qui a une valeur juridique, reconnue par tous depuis des temps immémoriaux. Ses règles, ses lois et décrets sont gravés à jamais dans les consciences. Porteur de funestes présages, il est craint des hommes, des femmes et des enfants... Seule la punition publique du détenteur du Moolaadé permet d’en éloigner la menace... Le premier à avoir transgressé le Moolaadé est le roi Yérim Dethlé Kode Ndiak. Malgré sa puissance d’alors, il fut tué par ses sujets révoltés. On planta sur sa tombe une jeune pousse qui devint en grandissant un arbre au tronc bosselé et aux branches tourmentées. Squelettique, l’arbre est vivant, toujours debout... dans nos esprits.
Quant à Salindé, c’est un mot sarakolé ou mandingue qui désigne l’excision des fillettes pour les purifier. C’est une cérémonie rituelle profondément ancrée dans les moeurs. La Salindé est un grand événement dans l’existence d’une femme, elle se tient en général tous les sept ans, sous le regard bienveillant des hommes. Rien n’est assez beau et assez cher pour le faste de la fête donnée à cette occasion.
Durant les deux semaines qui précèdent l’entrée dans le bois sacré, les mères et les tantes préparent leurs filles psychologiquement. Celles-ci doivent supporter la douleur physique, sans crier, sans geindre. La morsure vive, brûlante de la lame doit être domptée, dominée. Maîtriser la douleur aiguë, chaude, est la preuve que, devenue femme, la jeune fille saura surmonter les tourments et les afflictions de l’existence.
À l’inverse, une fille non excisée est une Bilakoro (mot malinké), elle est impure pour le mariage. La Salindé élève la jeune fille, au rang d’épouse. Elle l’installe au sommet de l’honorabilité, l’incorpore dans le cercle étroit des mères comblées et l’irradie en grande “royale”.
La femme excisée est symbole de pureté. Elle est l’honneur de son mari, de sa famille élargie. La Salindé permet aux hommes de contrôler la fidélité et la sexualité de leurs épouses. Je suis quant à moi un fervent partisan de l’abolition de l’excision. Depuis toujours. Et encore plus en cette période qui voit l’extension terrible du sida.
L’utilisation de mots mandingues, wolof, sarakolé ou pulaar signifie-t-elle que le sujet du film dépasse largement le cadre régional ou les frontières du Sénégal ?
En ce XXIème siècle commençant, les mutilations génitales féminines sévissent encore dans plus de vingt-cinq pays africains (Est-Nord-Ouest-Sud) sur les cinquante-quatre membres de l’OUA reconnus par l’ONU. Le rituel de la Salindé est plus ancien que les trois livres saints révélés : le Talmud, la Bible et le Coran. C’est Hérodote, je crois, qui, le premier, a évoqué la pratique de l’excision. Selon Cheikh Anta Diop, l’excision viendrait de l’Egypte des pharaons et se serait étendue à l’Afrique noire.
Selon certains, l’excision ne serait qu’une affaire menée par les femmes. Votre film dit clairement le contraire et montre à quel point c’est la domination masculine qui est en jeu.
La mort de trois fillettes des suites de la Salindé contribue dans le film à accentuer les réflexions des mères. Les hommes, qui jusqu’alors considéraient la Salindé comme un sujet secondaire, domestique, réservé aux femmes, interviennent. Il s’agit d’une première dans leur histoire. Ils vont s’interroger : comment des mères, des filles, qui ne sont jamais sorties du village, peuvent-elles avoir des idées rebelles au point de réfuter la Salindé, et demander la protection au Moolaadé ?
Comment situez-vous Moolaadé dans votre oeuvre ?
Moolaadé fait partie d’un triptyque consacré à l’héroïsme au quotidien, en Afrique, aujourd’hui. Il suit Faat Kiné et précède La Confrérie des rats dont je viens de terminer le scénario. L’action du troisième volet de ce triptyque se déroulera dans un univers urbain, et traitera de la corruption.
Moolaadé a été tourné entièrement au Burkina Faso. Est-ce un parti pris de tournage ou un impératif de production ?
J’ai parcouru la moitié du Sénégal et une bonne partie du Mali avant de me retrouver au Burkina Faso. C’est là, à quatre cents kilomètres de Ouagadougou, que j’ai trouvé, niché au pied d’une chaîne de montagnes, le village dont j’avais besoin.
C’est un village entouré d’un écrin de verdure, symbolique en quelque sorte de l’univers mandingue que je voulais recréer. Il se trouve à proximité du Mali et de la Côte d’Ivoire. C’est une zone où cohabitent de nombreuses cultures... L’architecture y est d’expression précoloniale. La mosquée par exemple ne ressemble pas à une mosquée musulmane traditionnelle. Elle n’en a pas l’inspiration et, à bien des égards, les habitants ne sont pas les descendants des fondateurs de ce lieu. Leurs ancêtres qui fuyaient les guerres décidèrent de s’y installer. Ils étaient de trois origines différentes mais décidèrent de cohabiter.
Le film s’achève sur un plan montrant une mosquée couronnée d’un minaret portant à son sommet une antenne de télévision. Quel en est le sens ?
Traditionnellement, les minarets portent une boule correspondant à un oeuf d’autruche. Cet oeuf est symbolique de la vie mais aujourd’hui il n’y a plus d’autruches. L’antenne de télévision pose clairement le fait que l’Afrique ne peut plus rester repliée sur elle-même. Elle doit s’ouvrir à l’avenir. Nous devons modifier nos comportements mais nous devons décider par nous-mêmes et pour nous-mêmes.
Propos recueillis par Jean-Pierre Garcia pour Le Film africain