Otar Iosseliani : Ce qui est la règle d’une comédie. Le héros est un malheureux. Tous les efforts de Buster Keaton tombent à l’eau. Chaplin est un exclu, un vagabond. Max Linder, un maladroit. Le Monsieur Hulot de Jacques Tati, de notre point de vue, a l’air de venir d’une autre planète. Sans parler des personnages de Molière. La comédie, ce n’est pas seulement le rire. Il y a absolument tout dans la comédie. Ce n’est pas pour rien que Balzac appelle son œuvre La Comédie humaine, et ce n’est pas spécialement drôle. La démarche, c’est d’observer le monde un peu au loin pour en voir le côté paradoxal et ridicule.
Comme dans l’ouverture de Lundi matin : on est dans une usine qui pollue toute une région avec ses gaz, mais les ouvriers n’ont pas le droit d’y fumer.
C’est le point de départ, l’existence de ces usines dégueulasses. Elles écrasent les gens par la monotonie du rythme de travail, par l’absence de création et d’invention. Les gens sont condamnés la tristesse. Le thème du film, c’est notre quotidien qui ne nous procure qu’insatisfaction. Pour s’en protéger on se construit des remparts.
Vous montrez des familles où chacun s’occupe de son côté, personne ne se parle vraiment….
Cela reflète simplement un certain mode de vie bien installé aujourd’hui. C’est chacun pour soi. Entre voisins, entre membres d’une famille, cette attitude est devenue ordinaire. Les parents n’ont d’habitude pas le temps de s’occuper de leurs enfants. Moi, je montre une grand-mère qui vit encore au sein de cette famille et peut encore leur raconter des histoires. Mais je ne fais pas une analyse sociale. Le film est une parabole.
Sur la recherche du bonheur ?
Dans ce petit monde, il y a toujours des rebelles. Chacun de nous, à chaque étape, essaye d’analyser sa vie…
Et rêve de prendre le large, comme l’ouvrier de Lundi matin. Il fait une sorte de fugue et voyage.
Il espère attraper le bonheur et trouver un espace, ailleurs, où la vie coule tranquillement. Mais c’est de chercher cette source qui est intéressant. Imaginez la vie d’Ulysse quand il a fini son Odyssée. Il en a marre, il revient à Télémaque et s’installe avec Pénélope. Quel ennui. Mais si on regarde cette tristesse avec une petite distance, cela fait sourire.
Ce qui est souvent drôle dans le film, c’est la révélation des faux semblants. Tout est un jeu entre ce que l’on croit et ce que l’on voit.
Nos personnages dans le film peuvent encore croire naïvement à certains rêves parce qu’ils sont jeunes. Les adultes, eux, font tous les jours l’expérience de la solitude en espérant pouvoir partager de temps en temps quelques bons moments avec des amis, des chansons et du vin. Croire à un ailleurs meilleur, c’est pour moi ce qu’il y a de plus comique. Parce que c’est primitif. Imaginer que derrière les murs d’un château des gens mènent une vie différente et bien plus heureuse que la votre… c’est une croyance absurde ; tout le monde sait très bien par exemple que la famille royale d’Angleterre est bourrée de drames. Mais ceux qui se plantent devant les grilles de Buckhingam croient que c’est le rêve.
Pour moi, la plus drôle des croyances, ce sont les religions. Les hindouistes qui croient que selon la vie qu’ils mènent ils vont revenir en rat ou en lézard. Les musulmans qui croient qu’ils ne sont pas responsables de leurs actes puisqu’ils ne sont qu’un instrument de Dieu et les chrétiens au contraire qui pensent devoir être responsables puisqu’ensuite ils seront jugés par Dieu…
Je pense concrètement que des sages ont injecté dans l’esprit des humains ces croyances comme une méthode préventive : notre côté animal se trouve maîtrisé ; si on a peur de quelque chose, on se retient ; sans cela, on pourrait se déchainer et plonger dans notre désespoir.
Le cinéma crée d’un côté des idoles, et de l’autre en démontre l’absurdité. Lundi matin est un film sans acteurs connus, presque sans paroles et dont le sujet appartient beaucoup, en somme, au spectateur.
Un film ne fait que donner des éléments d’observation. C’est une expérience à laquelle vous vous confrontez. Comme un problème mathématique à résoudre. Je vous donne l’équation et vous voyez si votre cheminement vous conduit à la même conclusion. Mettre des mots sur un film, c’est une expérience très personnelle. Cette interview vous dit ce que moi je pense, rien de plus. Le film doit mener le spectateur vers sa propre pensée. Le critique peut l’y aider. Et le cinéma c’est comme les belles lettres : il y a le boulevard, la philosophie, la poésie et tout ce qu’on veut. Mais le cinéma est un art plastique et sonore ; il n’est pas dans le domaine des mots, mais dans un domaine plus vaste, celui de la pensée. C’est dans ce cercle là que je cherche à travailler.
Sans les mots.
La pensée ne se transmet pas par les mots. Penser, c’est un travail. Attention, penser ce n’est pas réfléchir. On réfléchit sur des petites choses. Comment ouvrir un coffre fermé, est-ce qu’on va boire un coup avant de fumer ou l’inverse… Réfléchir tient du bricolage, du rafistolage. Penser, c’est un travail qui ordonne une vision du monde. C’est la pensée de Bach, de Beethoven, celle, tout à fait claire, de Van Gogh. Dans les tableaux de Poussin, il n’y a pas de pensée du tout. Il n’y a rien. Du classicisme, des glissements sur la surface. Il y a une très forte pensée dans les œuvres de Manet, de Renoir, sans parler de Leonard de Vinci.
Et au cinéma ?
Il n’y a pas de pensée du tout dans l’histoire d’Asterix. Il y en a chez Orson Welles, Boris Barnett… Max Ophuls est génial. Il existe l’œuvre de Tarkovski - une pensée noire, mais c’est un modèle du monde. Une des très fortes pensée du cinéma français, c’est Abel Gance. C’est le paradoxe du cinéma : son but est de distraire et de gagner de l’argent. Mais il participe à notre culture. Par culture, j’entends la méthode de vivre sur cette terre. Jusqu’au jour où cette méthode est remplacée par une autre. Quand on peut vendre une pensée, c’est qu’elle est morte. Quand les masques africains se trouvent dans des magasins d’antiquité, c’est qu’ils ont disparu de la vie à tout jamais.
Propos recueillis par Philippe Piazzo, en 2001