Est-ce vrai que vous ne vouliez plus du tout faire de cinéma ?

C'est tout à fait vrai. Après mon petit rôle dans Le Treizième guerrier, avec Antonio Banderas, je me suis dit : "On arrête les conneries, les trucs alimentaires qu'on fait parce que c'est bien payé. Sauf si je trouve un film stupéfiant qui m'em­balle et me donne envie de sortir de chez moi, j'arrê­te".

Les mauvais films, c'est très humiliant, je souf­frais vraiment. C'est effrayant d'avoir à dire de mau­vais textes face à un réalisateur qui ne sait pas ce qu'il fait, et qui est tellement mauvais que cela ne vaut même pas la peine de le lui expliquer...

Je ne m'attendais plus à trouver le moindre film, le moindre rôle qui me donne envie de me remettre au travail. Mon problème, c'est le casting. Ce n'est pas facile de trouver quoi jouer quand on est vieux, avec un accent indéfini, un physique plutôt oriental, et pas du tout pied noir...

Et puis, l'hiver dernier, j'étais en vacances au Caire, j'avais ce scénario avec moi, et je l'ai lu. Je lis toujours, on ne sait jamais, la preu­ve... Et j'ai appelé aussitôt, du Caire. Je ne connais­sais rien de Dupeyron, je ne vais jamais au cinéma. Eric-Emmanuel Schmitt, en revanche, je le connais­sais, parce que je vais au théâtre.

Quel a été votre premier sentiment, à la lecture ?

J'ai été emballé, ému, touché par ce scénario. J'ai aimé le thème du film, qui m'intéresse à ce moment ci de l'Histoire. J'avais envie de me mêler de ça. Je ne suis pas du tout engagé politi­quement. Mon fils a épousé une juive, puis une catholique, puis une musulmane, c'est vous dire si je suis ouvert aux religions...

Mais je tiens à dire que le film n'est pas religieux, ni même engagé. Ce qui m'a plu, c'est qu’il s'agit d'un film d'amour, un film sur l'humain, sur l'échange. Le fait que l'un soit juif et l'autre musulman est une incidence, la relation aurait été la même. Cet épicier qui philosophe sans le savoir est un homme plein de bon sens, une sorte de sage.

Le garçon, Momo, à qui personne n'a jamais parlé, avec qui personne ne communique, trouve en Ibrahim quelqu'un qui lui dit des trucs bizarres à priori, mais quand il y pense, il s'aperçoit que ce n'est pas idiot du tout. Il trouve belle la façon d'agir d'Ibrahim, donc, il en déduit que ce qu'lbrahim dit doit être beau aussi. Il apprend à lui faire confiance.

Quelle était la difficulté du rôle d'Ibrahim ?

 Il fallait trouver le moyen de dire des choses profondes sans qu'elles aient l'air de l'être. Il fallait trouver la légèreté, et pour cela, j'ai essayé de rendre Ibrahim excentrique. Il est comme Momo, il n'a rien dans sa vie. Il est dans son épicerie. Lui non plus ne parle avec personne. Il ne s'intéresse même pas vraiment à son affaire. Assis sur son tabouret, il vend, c'est sa routine. Il n'a pas le sens du commer­ce.

Son travail lui fait passer le temps, et lui permet de voir passer des gens. Momo va lui donner une raison différente de vivre, un goût nouveau à la vie. Cela, je le comprend, parce qu'en devenant vieux, je vois que le sens de ma vie a changé complètement dans ma tête. Je n'ai rien qui me passionne. Seulement quelques copains, quelques conversa­tions à dîner, quand on parle librement. C'est mon seul plaisir, avec les deux soirs par semaine où je dîne aux courses.

Il y a de nombreux plaisirs dont je me suis coupé, comme le bridge par exemple. D'abord, ça me passionnait trop, et surtout, je com­mençais à baisser de niveau, et je ne supporte pas la médiocrité, sauf quand elle est assumée, comme pour mes rôles alimentaires au cinéma... Le bridge de haut niveau demande une concentration intense, huit heures par jour durant quinze jours. Je me suis mis à faire des erreurs. Aucun champion n'a plus de cinquante cinq ans d'ailleurs. Donc j'ai arrêté. Je ne voulais pas devenir un joueur de salon de thé.

Vous êtes très compétitif ?

Oui, c'est ma mère qui m'a mis cela dans la tête. Je suis devenu acteur à cause d'elle, en réalité. J'allais en primaire dans une école de frères français. Vers dix ans, je me suis mis à gros­sir beaucoup : trop de chocolats, de gâteaux. Ma mère ne l'a pas supporté. Elle me voulait exception­nel, destiné à être beau et célèbre. Donc, pas ques­tion de me laisser grossir. Elle m'a envoyé en pen­sion dans une école anglaise, uniquement parce que les anglais mangent mal, c'est bien connu. Donc, grâce à ma mère, j'ai maigri, et j'ai appris l'anglais. Je lui dois ma carrière...

Donc, vous rencontrez François Dupeyron...

Il est venu dîner, avec son produc­teur. Moi, je me fie à mon instinct. Et ce soir là, il m'a plu. Il n'a rien dit de spectaculaire, il avait même une vraie naïveté, il y avait en lui quelque chose de pro­vincial qui était très joli. François, c'est un pur, et j'ai­me les gens comme lui. Je crois qu'il avait peur de ma sophistication.

Très vite, on a fait les premiers essais, et mon contact avec François m'a plu. Il était le metteur en scène dont j'avais besoin. J'ai besoin qu'on me pousse, qu'on me bouscule, qu'on me dise comme il le faisait : "Coupez, là, c'était nul". Et il avait généralement raison. C'est quelqu'un qui n'ar­ticule pas très bien ce qu'il veut, il ne l'exprime pas, mais moi je sentais toujours ce qu'il voulait.

Moi je comprends les gens sans qu'ils me parlent. En revanche, quand les gens m'expliquent trop ça m'agace, je dis "ça va, j'ai compris !". Donc, on s'est bien entendus, tous les deux.

François a été surpris que vous soyez sur le pla­teau tous les matins aussi tôt que lui, alors que vous n'étiez convoqué que trois heures plus tard...

Le film me passionnait. Alors je vou­lais être là tout le temps pour m'imprégner du film et le vivre pleinement. Je suis un passionné. Quand je fais quelque chose que j'aime, je suis le premier sur le plateau et le dernier à partir. Je ne me mêle pas de tout, vraiment pas, je regarde pour avoir des idées.

Sinon, quand tu arrives, à la dernière minute, dans ta peau d'acteur, tout est prêt à tourner, et tu n'as plus rien à apporter. Tandis que si tu fais partie de la mise en place, tu dis à l'équipe : "Essayons, si vous voulez", et c'est ainsi que les idées naissent. Moi, je n'ai jamais d'idées préconçues sur mon rôle parce que si le metteur en scène voit les choses tout à fait autrement que je ne les avais imaginées, cela me bloque.

Un acteur, c'est comme un vendeur de tissus. Il arri­ve avec ses marchandises devant le metteur en scène qui est l'acheteur, le client. Le metteur en scène me dit : "Montre-moi ce que tu as comme marchandises". Donc, je dois avoir plusieurs mar­chandises à lui montrer. "Je peux faire comme ça, être debout, je te montre et tu choisis." Les bons metteurs disent : "Montre-moi", ils regardent, puis ils choisissent. Parfois ils mélangent toutes tes propo­sitions. C'est au metteur en scène de choisir son tissu. Si toi l'acteur tu as choisi de lui montrer de la laine, tandis que lui est fixé sur la soie, tu es fichu.

Donc, je préfère venir tôt, participer à ses choix, lui montrer qu'il y a des choses que je pourrais faire, d'autres que j'oserais faire, et que lui n'oserait pas demander, et comme ça, ensuite, j'ai le temps d'y penser, de me mettre dans cette façon de jouer la scène. Je veux être disponible et m'imprégner de ce que le metteur en scène va vouloir que je lui donne.

Comment s'est passé le travail avec Pierre Boulanger ?

J'ai passé beaucoup de temps avant le tournage avec lui et une coach, et ce travail a été formidable pour nous deux. J'ai fait beaucoup d'im­provisations avec lui, et ainsi, cela préparait nos rapports à venir. On ne travaillait aucune scène du film, mais on improvisait des situations qui auraient pu arriver à ces deux personnages, Ibrahim et Momo. Avant et après le travail, on regardait Rolland Garros ensemble. Il a vite appris, et vite pris de l'assurance. Au bout de deux jours de tournage, il me disait presque ce que je devais faire ! Il est gonflé, ce gosse. J'ai beaucoup d'affection pour lui.

Comment vous êtes vous mis dans la peau de Monsieur Ibrahim ?

Un rôle, je m'en imprègne lentement. Dès que j'accepte un rôle, le personnage entre dans mon cerveau pour de bon, et ne quitte plus ma pensée. Petit à petit, il grandit, il prend forme, je le vois marcher, bouger, tenir sa tête, déjà il commen­ce à prendre vie. Alors quelque fois je ris tout seul, je cherche, je trouve des choses drôles pour lui.

Ma terreur, c'était qu'il soit plombant, parce que Momo est au départ un personnage plutôt triste, alors si Ibrahim devenait pédant et donneur de leçons de morale et de vie, on risquait de faire le film le plus emmerdant au monde... Heureusement, tout ce que je dis dans le film, je le casse très vite par de l'humour.

C'est un film sur le sourire, cela je l'avais compris longtemps avant de pouvoir le formuler. Quand Momo commence à sourire et à obtenir ce qu'il veut, le film décolle.

Le physique du rôle, le costume, cela aide à entrer dans la peau d'un personnage ?

Bien sûr, et la djellaba, la barbe, tout cela était parfait. Je me suis un peu voûté dans le film, je traîne un peu la jambe, j'ai un peu de ventre. Mais, franchement, ce qui compte, ce n'est pas le vêtement. C'est comment tu le portes...

Les années soixante, celles qu'on voit dans le film, vous les avez vécues aux Etats-Unis...

Et comment ! Cela a été ma grande décennie ! En Egypte, on m'en voulait, d'ailleurs, parce que je ne travaillais qu'avec des juifs. Il faut dire qu'aimant le cinéma et le jeu, je ne voyais que des juifs, naturellement... J'ai signé un contrat de sept ans avec la Columbia, et j'ai tourné avec les plus grands : Fred Zinneman, William Wyler, Sidney Lumet, etc... Mais j'ai hélas tourné avec chacun leur plus mauvais film...

Vous ressemblez beaucoup à Monsieur Ibrahim, en fait. Vous avez le même genre de sagesse, le même goût de l'échange...

Je partage sa philosophie, tout à fait, mais avec une grande différence. Moi, j'ai un goût marqué pour le luxe... Ce que j'ai, je le dépense aussitôt. Je suis incapable d'économiser. Mais je dépense dans le partage. J'invite à dîner, j'offre.

J'ai besoin d'échanger des idées, des sentiments. Posséder des choses ne m'intéresse pas, d'ailleurs, je ne possède rien. Ce qui m'intéresse, ce sont les gens. Je veux, dans un pays étranger, m'asseoir et bavarder. Les visites, les musées, je m'en fiche.

Cela aussi, c'est à cause de ma mère. Elle était flambeuse, tandis que mon père était très économe. Alors elle m'envoyait flamber au poker, elle me disait : "Va jouer, et perds, je veux que tout le monde dise : ce garçon est vraiment comme sa mère, il n'a rien de son père !"...

Les scènes dans l'épicerie étaient difficiles ?

C'étaient les plus difficiles du film, car il y avait le risque que ces scènes soient répétitives. Je suis assis là, le garçon entre et tac, je dis quelque chose d'intéressant... J'avais intérêt à y mettre de la légèreté, à y trouver de l'humour. Pour des raisons évidentes de décor, on a tourné toutes ces scènes d'affilée, et c'était très difficile, j'avais toujours peur d'être emmerdant.

En plus, il fallait veiller à donner toutes les nuances du temps qui passe, du rapport qui se construit entre Ibrahim et Momo, de l'affection qui naît et grandit entre eux. L

a scène avec la star est déterminante, parce qu'elle crée une complicité entre eux. Soudain, ils parlent des filles, ils parlent de Momo qui vole, et à partir de là, c'est parti... Je crois qu'avant de connaître Momo, Ibrahim a été très seul. Je sais de quoi il s'agit. Moi je vis seul depuis très longtemps.

Est-ce que Monsieur Ibrahim sait où son voyage en Turquie va le mener ?

Monsieur Ibrahim est un être qui sent les choses très simplement, sans se les formuler, instinctivement, et il ne fait jamais rien pour changer le cours des choses telles qu'il les devine...

La Turquie était la partie la plus compliquée technique­ment du tournage. Tu conduis vraiment, l'équipe est entassée dans ton dos, il y a du vent, des micros, c'était vraiment difficile de se concentrer pour dire son texte ! Avec les tournants en montagne, et les lampes dans l'œil, c'est un miracle que je n'ai pas planté la voiture, moi qui ne conduis jamais ! Mais j'adore les scènes en Turquie. Ce voyage entre Ibrahim et Momo, c'est un peu leur lune de miel...