En 2007, Daniel Mermet et moi avions réalisé un film sur l’intellectuel américain Noam Chomsky, intitulé Chomsky et Cie. Dans ce documentaire, nous abordions à maintes reprises la question des luttes syndicales dans l’histoire.

En 2009, nous avons commencé un film documentaire à partir d’entretiens que nous avions réalisés avec l’historien Howard Zinn, auteur du bestseller : Une histoire populaire américaine de 1492 à nos jours. En 2010, alors que nous travaillions sur les questions soulevées par ce film, j’essayais de pointer les similitudes historiques et les passerelles entre le syndicalisme américain et le syndicalisme français et surtout les éléments universels dans l’histoire des luttes. C’est alors qu’a démarré le mouvement de contestation contre la réforme des retraites en France, un des mouvements les plus importants depuis Mai 68.

Dès les premières manifestations, il m’a paru évident qu’il s’agissait d’un mouvement qui dépassait le cadre des manifestations habituelles. Nous vivions un mouvement global, non corporatiste, qui traduisait aussi le malaise de la société française actuelle face à la crise, une certaine rupture avec les classes dirigeantes, un besoin de se retrouver ensemble autour d’un sujet commun, incarné ici par la réforme des retraites. Très vite, j’ai commencé à filmer les manifestations. Puis, un événement a cristallisé la contestation : la garde mobile a été envoyée pour charger le piquet de grève des grévistes de la raffinerie Total de Grandpuits (Seine-et-Marne) afin de forcer une réquisition demandée par le préfet. C’est à ce moment-là que nous avons débarqué sur le piquet de grève de Grandpuits, caméra à la main.

Dans l’émotion et la fatigue de ce temps fort de la grève, nous avons commencé à tourner et à recueillir des témoignages d’ouvriers grévistes encore sous le choc de la réquisition et de la violence de la charge (trois d’entre eux étaient à l’hôpital). Nous arrivions dans un contexte de tension entre les « grands médias » et les grévistes. Au jour le jour, nous avons mis en ligne sur Internet (www.lesmutins.org) quelques extraits de ces entretiens. Ceci a eu pour effet de nous faire gagner très vite la confiance des grévistes, d’abord surpris par les questions, le ton, et le temps que nous prenions pour les écouter. Les grévistes nous ont alors confié leurs motivations, leurs sentiments, et tout ce qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de délivrer aux journalistes présents sur le site.

Devant la force de ces témoignages et l’énergie qui se dégageait de ces ouvriers en colère, nous avons vite pris la décision d’en faire un film. Nous avons suivi le périple des « mutins de Grandpuits » jusqu’à la reprise du travail avec comme scène principale le piquet de grève. Puis,nous avons continué à les rencontrer, à les filmer, à enquêter, à nous documenter, et nous avons pu écrire ce documentaire que nous vous présentons aujourd’hui.

Tout au long des événements, nous avons été frappés par les similitudes entre ce qui se passait sous nos yeux et les récits historiques des luttes syndicales passées. Nous avons été surpris par la conscience de ces ouvriers d’appartenir à une classe (la classe ouvrière), avec sa culture, sa mémoire, sa transmission d’une génération à l’autre et une certaine fierté. Toutes ces choses qui sont souvent considérées comme d’un autre âge.

On observait ainsi qu’un groupe soutenu par la populationse sent fort et que ces sentiments oubliés, enfouis dans la mémoire collective, avaient ressurgi sous nos yeux. C’est ce que nous avons essayé de filmer. Nous avons observé un mouvementde solidarité qui a dépassé toutes les espérances. La caisse de grève de Grandpuits a reçu un écho national et parfois même international. Elle a recueilli plus de 200 000 € qui ont ensuite servi à payer les salaires des grévistes, mais pas seulement, car cet argent a permis aussi decontribuer à d’autres caisses de grève, au delà des raffineurs, et même de reverser une somme importante aux Restos du coeur et au Secours populaire. C’est un fait qui n’a été rapporté quasiment nulle part dans les médias.

En fouillant dans l’histoire de France, nous avons trouvé une autre expérience de caisse de grève qui avait aussi recueilli un énorme succès : il s’agit de la caisse de grève constituée en 1906 à Courrières à la suite du plus gros coup de grisou de l’histoire des mineurs. À l’époque, les grévistes avaient publié des cartes postales vendues au profit de la caisse de grève : 630 millions de cartes soit 15 cartes par Français ont été vendues.

Grâce à ce mouvement de solidarité, et sous la pression des grèves, le gouvernement de l’époque avait accepté le jour hebdomadaire de repos. Cet exemple, que nous évoquons dans le film, est très peu connu et cela est assez symptomatique de la faible transmission de notre histoire collective. Peu de gens se souviennent de la façon dont ont été obtenus nos acquis sociaux, l’origine des règles et les usages qui font notre vie d’aujourd’hui et qui font de la France un modèle social partout dans le monde. Le cinéma a toujours accompagné cette histoire peu écrite dans les manuels scolaires. Longtemps, le monde ouvrier a été le cadre de films de fictions.

Il a été ensuite surtout très présent dans les documentaires du cinéma d’intervention sociale auquel nous nous référons (René Vautier, Chris Marker, Buno Muel…). Les ouvriers sont désormais assez rarement représentés dans le cinéma de fiction car certainement difficiles à incarner et trop souvent victime de pas mal de clichés et caricatures Sans pour autant entrer dans leurs vies privées, j’ai essayé de donner le temps au spectateur de saisir un peu des personnalités de ces ouvriers de Grandpuits à travers des questions qui ne se voulaient pas seulement factuelles.

Au-delà du portrait de personnages attachants, d’ouvriers modernes ayant des préoccupations de jeunes d’aujourd’hui; j’ai eu envie d’inscrire un peu de leur expérience dans l’histoire populaire qui, faute de s’écrire dans les manuels d’histoire, continue chaque jour de s’écrire dans la rue.

Ce documentaire est avant tout basé sur le recueil de paroles prises sur le vif, en situation. Nous avons suivi, au jour le jour,le quotidien du piquet de grève, guidé par le déroulement des événements dont nous ne savions, bien sûr, rien à l’avance. C’est de cette matière première que nous sommes partis pour commencer un travail de documentation et d’écriture. D’abord, nous avons visionné, lu, écouté, tout ce qu’en avait dit la presse au moment de la grève. Les reportages ont donné une vision factuelle assez juste des événements, mais l’ensemble des grands titres, des commentaires, les éditoriaux et les débats,ont laissé un goût amer aux acteurs de cette grève d’octobre 2010.

Il s’agit là d’un phénomène de plus en plus fréquent, qui creuse l’écart entre les médias nationaux et une partie de la population qui perçoit le récit journalistique comme le point de vue de l’oligarchie et d’elle seule. Sans en faire un point central du film, la critique des médias court tout le long du film au fil des événements, sans que les commentaires ne la soulignent.

Il est parfois difficile d’expliquer en quoi ce type de film se démarque du reportage télévisuel, mais pour les ouvriers grévistes que nous avons filmé la différence est apparue dès les premières heures de notre présence sur les lieux. Très vite, ils nous ont identifié comme documentaristes et ont compris qu’on prendrait le temps de comprendre et de développer.

Le dispositif mis en place sur le tournage répondait à quelques principes :

- Prendre le temps de comprendre lesévènements et les divers enjeux, en gardant le même rythme d’interventions, sansjamais presser les questions.

- Privilégier la parole des acteurs de cette lutte, mais toujours «en situation» (sur le piquet de grève, en action) en essayant systématiquement de sortir des habituels réflexes de communication dès lors qu’une caméra se pointe dans un conflit social. Pour cela, nous nous sommes en priorité attachés à des grévistes «ordinaires» et pas forcément des portes paroles officiels.

- Interroger ces acteurs le plus honnêtement possible, sans écarter « les questions qui fâchent » tout en assumantle point de vue « du côté des grévistes ».

Est venu ensuite le temps de l’enquête, de l’analyse, de la réflexion, et nous avons réalisé des tournages complémentaires, dont la plupart ont été écartés du montage afin de garder le principe narratif de récit «en temps réel». Mais ces tournages ont surtout permis d’affiner le commentaireen voix-off et de vérifier nos premières impressions. Cependant, un des entretiens complémentaires (Franck Manchon, délégué syndical) a permis d’éclairer certainsaspects que nous n’avions pas pu obtenirpendant la grève où les enjeux tactiques permettent rarement aux représentants syndicaux une telle liberté de parole.

Olivier Azam