Quelle a été votre source d'inspiration pour réaliser ce film ?
La seule source d'inspiration dans tout ce que j'ai écrit a toujours été la société tunisienne, et plus précisément sa dynamique constante qui se traduit par une lutte ininterrompue entre l'ancien et le nouveau. "L'ancien" entendu ici : l'idéologie féodale et les pratiques qui en découlent. Tous mes thèmes ont toujours été au centre de ce conflit... Mais chaque film a sa propre genèse et se pose comme une urgence.
Pour Tunisiennes, je sortais de l'écriture des Silences du Palais qui était fait du point de vue des femmes, et je m'y sentais à l'aise. L'univers des femmes chez nous étant "l'intérieur" (contrairement à celui des hommes qui est "l'extérieur"). Je me trouvais mieux avec mon intimisme. Et en cours de route, je me suis aperçu que la femme, chez nous, est en fait l'intérieur de l'homme. Je sentais le besoin d'aller de plus en plus vers la femme et d'adopter son point de vue : de Chehrazad à Bezness, le personnage féminin devenait plus proche de moi. Après mes deux premiers films, j'étais agacé par cette idée qui revenait sans cesse et qui considérait mes films comme autobiographiques. Là, j'ai pris le contre pied. Mais le défi était de parler des femmes à la première personne.... Et cette démarche a beaucoup intrigué les critiques.
Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?
Là, vous me piégez en me proposant de porter un jugement sur moi-même. En plus le mot "engagé" a été tellement galvaudé et porte à équivoque. Ce qui m'intéresse avant tout dans ma démarche de cinéaste ou de scénariste, ce n'est pas de traiter des problèmes et d'apporter des solutions. Au contraire mon rôle c'est plutôt de soulever encore plus de problèmes, d'interpeller, de secouer la torpeur des gens et d'installer le doute. J'aime bien lever le voile social qui cache les vrais problèmes que nous vivons... J'ai toujours dévoilé le jeu social dans sa violence quotidienne. Dans mes premiers films, je prenais toujours en défaut le machisme pour dévoiler sa fragilité, et la précarité de son jeu social. J'aime bien prendre le contre pied de la règle de conduite musulmane qui est formulée dans la parole du prophète "Si vous transgressez un interdit, faites le en cachette".
Cette formule qui parle de la tolérance dans la discrétion est la soupape de sécurité dans une société sans courant d'air, bloquée, mais elle devient une pratique abusive génératrice d'hypocrisie sociale. Dans nos sociétés, "l'acte de montrer", qui est l'essence même du cinéma est tabou. Le cinéma comme l'image est une transgression. De ce point de vue là, le cinéma sincère et vrai, est forcément engagé. Il est même au coeur du combat contre la féodalité et aussi le combat pour l'enregistrement d'une mémoire collective en pleine perdition par le bombardement quotidien d'images d'ailleurs.
N'avez-vous pas peur que l'on vous reproche qu'une femme aurait été plus à même de traiter le sujet ?
Là, je crois qu'il y a un malentendu terrible. Il n'y a pas de domaine ou d'univers qui soit propre à un scénariste, à un sexe, à une race ou une nationalité. Tout est question de choix. On ne fait pas appel à un gangster pour faire un film noir. On ne prend pas un historien pour écrire un livre ou un scénario historique. A partir du moment où le choix est fait, on trouve toujours le moyen de connaître le milieu que l'on décrit, c'est le travail du scénariste. Je vous renvoie à Flaubert qui a déclaré : "Madame Bovary c'est moi..." et il a raison. Et puis tout l'intérêt de mon film est qu'il est fait par un homme.
Une femme, par pudeur et par poids des tabous et des interdits, aurait souffert davantage et aurait donné plus de solutions à la femme. Peut être même qu'elle aurait été mal perçue par les hommes à travers la vision sociale qu'ils ont. On a tendance à accepter quelqu'un qui se critique, cela donne plus de crédibilité. Une femme aurait fait un film idéologique et partisan, alors que là on ne peut pas me reprocher d'avoir été tendancieux. C'est préférable si c'est un homme qui parle de la démission des hommes et de leur absence face aux problèmes. Et puis, je ne voulais pas trop les comprendre parce qu'on a passé notre vie à voir des feuilletons égyptiens qui «comprennent» les hommes. Enfin, ce film est aussi l'histoire d'un homme qui se fustige pour avoir été injuste avec les femmes. C'est la douleur d'un homme qui cherche à comprendre et qui se dénonce.
Pourquoi le choix de Amel Hedhili, Nadia Kaci et Leila Nassim ?
Pour moi, le choix du comédien dans le cinéma règle 75 % de la direction d'acteurs, ce qui n'est pas le cas pour le théâtre. J'essaie toujours de fonctionner par l'expression du visage, et la profondeur du regard. Le regard est le seul accès à l'intérieur de quelqu'un. Pour Amina, il fallait un regard innocent, presque d'enfant, et une montée de larmes dans le plan. Leila Nassim a donné sa fragilité et son hyper sensibilité pour le rôle. Je la salue au passage, car elle jouait le mauvais rôle : celui qui fait mal aux femmes qui veulent s'identifier. Pour Amel Hedhili, je voulais cette flamme dans le regard, cette force tranquille qui affronte par la parole. La parole dans ce film est une conquête pour la femme. Et Aïda aide les deux autres à conquérir la parole.
Comme dans la tradition musulmane, ce n'est pas celui qui agit qu'on incrimine, mais celui qui parle. Et Aïda paye pour avoir parlé de son vécu. Elle déjoue le système, et elle ramasse les coups. C'est elle qui gagne le moins mais qui donne le plus. Et Amel Hedhili porte d'une manière extraordinaire la poigne et la force dans la tendresse et la féminité. Nadia Kaci joue presque son propre rôle dans la vie...
Elle a cette fragilité de porcelaine de ces femmes algériennes, très avancées dans leur tête mais qui ont du mal à se relever émotionnellement, tellement les épreuves sont difficiles. Je dirais que les rôles ont été écrits pour Nadia Kaci, et Amel Hedhili.
Quant à Leïla Nassim, je l'ai rencontrée une semaine avant le tournage alors que j'étais sur le point de renoncer au film à cause du premier choix non judicieux. Je crois qu'elle a en quelque sorte permis au film de se faire. Je dois dire aussi que plusieurs candidates au rôle de Amina ont été contrariées par leur maris qui ne voulaient pas qu'elles jouent la scène du lit. On est en plein dans le sujet. Derrière la vitrine moderne, il y a la réalité des hommes qui voient la liberté de la femme comme un danger social.