1. "On est heureux Nationale 7" chantait Trénet dans les années 50. Peut-on vraiment l'être aujourd'hui, entre Cannes la Rombière et Nice la Mafieuse, quand on a la trentaine fauchée, le corps déréglé par le rythme des saisons touristiques et l'esprit embrumé par l'abus d'alcool, de défonce et de sous-culture? En d'autres termes : le Sud n'est plus ce qu'il était. L'urbanisme a, là aussi, vaincu et écrasé cette apparente innocence qui faisait les délices des parisiens en congés payés.
2. "Adieu Cigalons et cigales". En dépit de toute sa drôlerie et de son humanisme, le cinéma de Pagnol participe aujourd'hui de ce mensonge. Un mensonge qui pourrait se résumer en quelques mots : César aujourd'hui voterait F.N. Une seule virée dans les bars de Marseille suffit pour s'en rendre compte.
3. Bien avant les années 1980, ce qui rampe de nouveau en France pouvait déjà se deviner sur la Côte. Pour de multiples raisons... Notamment l'installation progressive sur cette rive de la Méditerranée de pas mal de nostalgiques de l'OAS. Ou encore la présence massive d'immigrés italiens et de leurs descendants pour qui le rejet de l'autre, de l'étranger, confirme par l'absurde la possession de leur territoire. N'empêche. Il y a dans l'âme méditerranéenne un fond de violence qui échappe à toute définition. Cette cruauté et cette virilité-là sont de celles qui font les anarchistes... ou les machistes... ou les fascistes.
4. D'où la morbidité. Omniprésente dans les conversations, les blagues, les histoires de bistrots. Les gens du Sud parlent de souvent. Et, contre toute attente, plus fréquemment en des termes païens que catholiques. C'est que ces gens-là ont été pêcheurs, artisans, paysans. Autrefois... Avant d'être des larbins ou des voleurs de touristes. Il en est resté quelque chose. Le sens du récit. Fut-il empoisonné.
5. "Panisse, tu me fends le coeur...". Ce langage tellement pittoresque que Pagnol, toujours lui, a su faire découvrir au monde entier, est aujourd'hui faisandé. Plein d'orgueil et de mépris. Un peu aigri aussi. Mais toujours aussi drôle, allez comprendre pourquoi...
6. Et puis, surtout, la chair... La chair du Sud, chauffée à blanc par le soleil, qui résiste à toutes ces corruptions, toutes ces humiliations, qui neutralisent les corps dans les sociétés industrielles. Cette sensualité-là reste pour l'heure inaliénable. D'où, parfois, ces hommes, en plein paradoxe : la tête pourrie par l'époque, mais le corps libre et chaud. Mussolini a fini pendu par les pieds. C'est l'érotisme, toujours, qui sauvera le Sud.
7. Histoire de cul et histoire de petite mort, à partir d'un récit à peu près anecdotique, Va mourire n'a d'autre ambition que de filmer au plus près trois de ces "ragazzi" qui peuplent la Baie des Anges. Ces jeunes hommes désargentés, coincés entre le soleil au-dessus, la mer devant, la terre dessous, la montagne derrière et l'argent partout. Dans cette période étrange qu'est la fin de saison sur la Côte, passés les feux de l'été, et juste avant cette désolation qu'est l'hiver, il s'agit en quelque sorte de mettre leurs corps à l'épreuve d'une "visitation". Celle d'une femme. Et de voir ce qui en résulte...
8. Si ce film sait rester à la hauteur de ce peuple du sud, sait les filmer dans toute sa nudité, sa crudité et son évidence, j'espère alors qu'il exprime un certain malaise de l'époque. Mon malaise en tous, cas, lorsque je retourne dans cette région où j'ai passé les vingt premières années de ma vie et que je suis partagé entre nausée et bandaison.
9. Et si ce film réussit à être plus qu'un documentaire fictionné sur quelques spécimens de jeunes latins pétris de sous-culture, peut-être, alors, entre son évocation du paradis perdu et son inquiétude devant l'enfer à venir, touche-t-il à cette sorte de mélancolie qui m'a fait aimer le cinéma, m'a fait quitter la Côte et m'a poussé à y (re)tourner.
Nicolas Boukhrief