Qu’est-ce qui a été à l’origine du tournage ? Est-ce le fait qu’Amal entreprenne des travaux dans sa maison ?
Nadia Shihab : Je ne savais pas qu’elle allait faire des travaux pendant notre séjour. Au début, les bruits de forage, de bris de verre me semblaient un obstacle pour la prise de son. Puis j’ai senti que ces sons construisaient une répétition intéressante pour le film : tous les matins quand les ouvriers arrivaient, Mustafa se retirait dans le jardin et se mettait à chanter. Je me suis intéressée à cette interaction et l’histoire a alors trouvé sa forme. C’est au montage que je me suis rendue compte combien la reconstruction de la maison devenait une métaphore de la situation en Irak. On a tendance à concevoir la reconstruction comme une chose réalisée à grande échelle, par les acteurs politiques, mais elle se fait également à l’échelle individuelle.
Dans votre film, c’est la femme qui œuvre à cette reconstruction.
Amal signifie « espoir ». Pendant tout le film, elle est en mouvement. Depuis la fin de la guerre, beaucoup de femmes irakiennes font tout pour créer une sorte de stabilité pour leur famille. La femme prend en charge l’aspect pratique de la reconstruction mais les chansons de Mustafa reconstruisent aussi quelque chose en rappelant des aspects de la vie qui permettent de transcender la destruction et la violence : le lever du soleil, le chant des oiseaux...
Quelle est votre relation avec Kirkuk ? En France, on ne parle pas beaucoup des Turkmènes d’Irak, ni de cette région vivant sous trois drapeaux.
Je suis la première de ma famille à être née aux Etats-Unis. Du côté de ma mère, nous sommes turkmènes d’Irak, une minorité ethnique turcophone du nord. Mais les chansons de Mustafa sont des chansons folkloriques kurdes. Sous le régime de Baath et Saddam Hussein, les Turkmènes étaient privés de beaucoup de droits.
Après Saddam, il y eut un espoir de voir évoluer les choses mais ce ne fut pas vraiment le cas. Il est possible de trouver des exemples de cohabitation mais à cause de l’insécurité créée par la guerre la méfiance règne. Prendre des images est considéré comme suspect et j’ai dû éteindre ma caméra dans certains quartiers. J’ai voulu faire un portrait honnête de cette fragile cohabitation, loin de la représentation manichéenne des médias.
Propos recueillis et traduits par Amanda robles et Mahsa Karampour pour le Festival Cinéma du Réel 2013