Article
Mimmo Calopresti : "Je n'ai rien à dénoncer"
Le jeune cinéaste traite du terrorisme, sujet brûlant et presque tabou en Italie (une grande polémique est née à la sortie de "La Seconda volta"), mais son film ne s'apparente pas, dit-il, aux grands films politiques des années 60 qui remettaient en cause et nommaient les maux de la société. Avec son actrice, Valeria Bruni-Tedeschi, il a préféré tenter une exploration des contradictions humaines, s'intéressant tout autant à la victime qu'à son agresseur. "Je voulais raconter une rencontre entre deux êtres, pas l’histoire d’un homme blessé", précise-t-il.
La Seconda Volta est votre premier
film. Qu’avez-vous fait avant? Une école
de cinéma?
Mimmo Calopresti : Non, je suis autodidacte. J’ai réalisé plusieurs
films documentaires, presque
exclusivement en vidéo. Certains pour la
télévision, d’autres qui ont été présentés
dans différents festivals. J’ai travaillé
sur plusieurs thèmes que l’on retrouve
aujourd’hui dans La Seconda Volta.
J’ai fait des documentaires sociaux,
notamment un travail sur les usines Fiat
et leurs mutations, Alla Fiat era cosi
- I’interview en vidéo que montre l’étudiante
au professeur Sajevo, dans La Seconda Volta, en est extrait. J’ai
aussi travaillé en prison avec des
anciens terroristes : ils m’avaient
demandé d’animer un stage de vidéo.
J’ai réalisé un court-métrage pour la RAI
où l’on voyait un homme sortir de chez
lui pour aller à son travail, et l’on se rendait
compte finalement que sa maison
était une prison... Au fond, j’ai toujours
cherché des choses que j’aurais pu
mettre dans un long métrage.
Comment s’est déroulée l’écriture ? Qui
sont vos co-scénaristes ?
J’avais rencontré Heidrun Schleef à
Rome. C’est avec elle que j’avais écrit ce
scénario sur les années 70. Elle est
diplômée du Centro Sperimentale -
I’équivalent de la Femis - en qualité de
réalisatrice. Francesco Bruni est un jeune
scénariste, qui sort lui aussi de l’école
de cinéma. Il a collaboré à
«Condominio», de Felice Farina, et travaillé
avec de jeunes réalisateurs. Nous
avons écrit le script, nous avons même
obtenu l’article 28 - I’équivalent de
l’Avance sur Recettes. Nous avons également
remporté le «Premio Solinas», un
concours de scénarios. Entre-temps,
Nanni Moretti avait déjà décidé de produire
le film.
Vous le connaissiez déjà?
Oui, nous nous étions rencontrés au
Festival «Cinema Giovani», à Turin. Je
présentais mon travail sur la Fiat, il était
dans le jury. Il était en train de tourner La Cosa, un documentaire sur la naissance
du PDS, et je lui ai donné un coup
de main pour la partie turinoise. Ensuite,
on ne s’est plus vu pendant trois ou
quatre ans. Et puis Angelo Barbagallo,
son associé, et lui ont entendu dire que
j’avais écrit un scénario. Ils cherchaient
à produire un film, selon leur principe
d’alterner une mise en scène de Nanni et
un film de quelqu’un d’autre. Ils ont
demandé à lire le scénario, et très peu
de temps après m’ont dit que cela les
intéressait et qu’ils voulaient le produire.
Un rêve, pour un jeune réalisateur italien !
Oui, effectivement. J’avais vu d’autres
producteurs, qui tenaient toujours le
même discours : selon eux, il n’y avait
pas de public pour un film sur le terrorisme.
Nanni n’a pas réagi comme ça. Il a
aimé le scénario, nous avons parlé de la
façon de le mettre en scène, jamais des
goûts du public.
Comment avez-vous choisi Valeria Bruni
Tedeschi ?
Paolo Branco, le producteur des Gens
normaux n’ont rien d’exceptionnel,
était passé à Rome montrer le film à
Nanni pour qu’il le programme dans sa
salle de cinéma... On a vu le film, et j’ai
aimé le travail de Valeria. Evidemment, il
est très différent de que ce je voulais
d’elle dans La Seconda Volta, mais
dès que je l’ai rencontrée j’ai pensé
qu’elle pouvait aussi montrer un autre
visage, moins expansif. J’ai vu en elle la
possibilité d’une grande retenue. Une
des premières choses que je lui ai dites,
c’est : «Dans ce film, je ne voudrais pas
que tu fasses l’actrice ...». Et elle l’a très
bien compris. Autre détail plus technique,
le fait qu’elle ne soit pas connue
en Italie rendait encore plus crédible
qu’elle soit restée dix ans en prison.
Dans le débat qui a suivi la sortie du film
en Italie, la question s’est posée de
savoir si le scénario était tiré d’une histoire
vraie... Est-ce le cas ?
Non. Le personnage de l’ex-terroriste
m’est familier: j’en ai rencontré beaucoup
en travaillant en prison, et par la
suite j’ai revu certains d’entre eux à
l’extérieur. Mais le personnage du professeur
est totalement inventé. Je n’ai
jamais connu de victimes du terrorisme.
Il y a un architecte, Lenci, qui se reconnaît
comme l’inspirateur du film. Il a été
la cible d’un attentat, et il en a gardé, lui
aussi, une balle dans la tête. Mais son
histoire - qu’il a racontée dans un livre -
n’est pas du tout la même. Il a été gravement
touché, et depuis sa vie est une
tragédie. Moi, je voulais raconter une
rencontre entre deux êtres, pas l’histoire
d’un homme blessé... Quand je me suis
posé la question du type de blessure
qu’il pouvait avoir eu, la balle dans la
tête était simplement la meilleure solution.
Je n’avais pas envie de représenter
un homme avec une blessure physique.
Et cela justifiait aussi le fait que Lisa ne
l’ait pas reconnu: il n’est pas la personne
malade, diminuée, qu’elle a pu s’imaginer.
Enfin, il y a une évidente portée
symbolique : la blessure est intérieure.
Vous ménagez aussi de fausses pistes.
Les frustrations sentimentales de la
compagne de cellule et de la collègue de
bureau de Lisa mettent ainsi d’emblée la
rencontre avec Alberto dans le champ du
sentiment amoureux...
C’est aussi une piste réelle. Lisa est
aussi une femme sans homme. Et après
dix ans en prison, elle est troublée par le
premier contact avec Alberto.
C’est donc un film d’amour ?...
De sentiments. Amour est un bien grand
mot. De sentiments et même parfois de
petits sentiments, petites rancoeurs,
petites colères... C’est un film fait de
petits déplacements, qui constituent parfois
de grands changements dans la vie
des personnes. Il ne se passe pas grand
chose entre eux, rien d’éclatant: mais ce
petit mouvement compte beaucoup...
Les deux personnages ont-ils conscience
de s’être trompés ? Le terrorisme comme
le capitalisme sauvage seraient finalement
des échecs...
Aucun des deux n’est encore prêt à
reconnaître qu’il s’est trompé. Les deux
ont évolué, ne pensent pas exactement
la même chose que douze ans auparavant.
Mais il était important pour moi
que Lisa défende encore son passé de
terroriste. Parce que c’est justement au
cours du film, à travers leurs rencontres,
que leurs certitudes vont être ébranlées...
Pensez-vous que «La seconda volta»
renoue avec une tradition du cinéma
politique italien ?
Non, je ne crois pas. Le propos est très
différent de celui des films tournés dans
les années 70. Ce n’est pas un film à
thèse, et je n’ai rien à dénoncer.
J’aimais bien le cinéma politique de ces
années-là, mais aujourd’hui il a disparu.
En outre, je crois même qu’à travers le
personnage de Lisa - et le travail avec
Valeria est allé dans ce sens - c’est toute
une conception romantique du terrorisme
que nous attaquons.
En ce moment