Pouvez vous revenir sur la genèse du film ?
L’histoire de TROIS SŒURS se déroule en Argentine où je suis née. En 1977. Alors que j’avais à peine trois mois, nous avons dû quitter le pays pour des raisons politiques et nous installer en Europe. Nous étions trois filles à la maison, et tout au long de notre enfance et de notre adolescence en Suisse nous avons été élevées entre ces deux cultures : l’Argentine est devenue le lieu idéal et rêvé où nous passions nos vacances, l’endroit qui attisait notre imagination. La Suisse était notre quotidien, l’endroit où nous vivions et le pays d’où venait toute la famille de mon père.Après avoir terminé l’école à Genève, je décidai, à 19 ans, de retourner en Argentine et de poursuivre mes études là-bas. Je crois qu’inconsciemment, je souhaitais m’approprier ma double éducation. J’ai commencé par vivre deux ans à Mar del Plata avec ma grand-mère. Ce n’est que plus tard, pour mes études de cinéma, que j’ai emménagé à Buenos Aires, où j’ai partagé un appartement avec des amis. Plusieurs scènes de ce film ont été inspirées par cette époque.
Que souhaitiez vous raconter avec ce premier long-métrage ?
TROIS SŒURS raconte comment les changements irrévocables qui surviennent à l’adolescence ont une incidence sur les relations entre frères et sœurs : le moment où chacun tente de construire sa propre vie et de se forger une identité indépendamment de la façon dont il a été élevé.
Il s’agit de mon premier film, né du désir de raconter une histoire liée à ma propre histoire et à ma propre expérience. Il s’inspire de choses dont j’ai été témoin lorsque je vivais en Argentine ou d’événements vécus par mes propres sœurs ou moi-même. Parfois, j’aime à penser que, même si le sort nous a laissé la possibilité de partir, notre vie aurait pu prendre une autre tournure, et elle aurait pu ressembler à celle des personnages du film.
Le film a un caractère personnel et intime, pourtant il est ancré dans une réalité nationale, un contexte culturel et économique très précis et qui ne pourrait être nulle part ailleurs.
C’est l’histoire de trois sœurs et de leur épanouissement rendu plus compliqué par la disparition de leur grand-mère. Cette absence laisse un grand vide dans leurs vies, que chacune essaye de combler avec les moyens qu’elle a à sa disposition et en fonction de sa propre personnalité. Elles doivent trouver un nouvel équilibre dans cette maison où chaque objet est imprégné de l’esprit de leur grand-mère. L’absence de cette dernière en évoque une autre, celle des parents.
L’absence est en effet un des grands thèmes du film. Comment souhaitiez vous l’aborder, la rep- résenter ? Comment avez-vous relevé le défi de la matérialisation de cette absence à l’écran?
En effet, l‘absence est un élément très important dans le film. Pour moi depuis le début elle devait être représentée par la caméra. Mettre la caméra au service de ce que les personnages pensent et ressentent. Les trois sœurs ont besoin de sentir la présence de leur grand-mère : qu’elle soit encore parmi elles... C‘est pour ça que la caméra par moment est autonome, elle bouge sans qu‘il y ait un personnage qui dicte ses allées et venues.
Cette impression que quelque chose manque est renforcée par la maison et les objets qui d‘une certaine manière représentent ceux qui ne sont plus là. L‘idée était de montrer trois jeunes filles dans un univers qui ne leur appartient pas vraiment, mais pourtant on peut percevoir qu‘elles sont chez elles.
Le film dispose d’une sorte d’abstraction, il est plein de mystère, de non dits. On ne sait pas vraiment dans quelle Argentine l’action se situe...
La situation dans laquelle se trouvent les trois sœurs n’est pas inhabituelle en Argentine. Beaucoup d’enfants, pendant la dernière dictature militaire, étaient élevés par leurs grands-parents. Cependant, ni le contexte, ni l’âge des trois sœurs ne permettent de situer l’intrigue à cette époque là, mais je suis convaincue qu’il existe un lien inconscient dû à la trace profonde qu’a laissé cette période récente de l’histoire argentine dans la mémoire collective. Voilà pourquoi j’ai décidé de ne pas développer davantage la question des parents. J’ai voulu laisser un élément de doute, un espace ouvert que le public pourra investir librement.
Un des moments les plus émouvants du film est un passage musical. Pouvez-vous revenir sur le travail effectué sur le rythme, la musicalité des scènes de Trois sœurs ?
J‘ai travaillé avec Fran Gayo qui m‘a conseillée sur les choix musicaux. Elle a également composé les chansons des génériques de début et de fin, ainsi que la chanson du personnage de Violeta. Je pense que le choix de la musique parle avant tout d’Alicia, la grand-mère. À travers ses disques on peut deviner un peu plus qui elle était. En Argentine, à la fin des années 60 et au début des 70, ce n’était pas si commun de connaître Linda Perhacs, Vashty Bunyan ou Bridget St John. La musique marque une époque, accompagnée d‘une idéologie. Alicia l’a transmise à ses petites filles.
D‘ailleurs, Sofía, toute seule dans sa chambre écoute une chanson de Miranda, un groupe d’aujourd’hui, très connu en Amérique Latine.
Le passage émouvant auquel vous faîtes allusion est celui où les trois sœurs mettent un disque et écoutent la chanson. La référence pour cette scène était The fairest of the seasons de Nico. C‘est une des scènes du film où l’on comprend bien que les sœurs sont en train de vivre une période difficile. Elles ont du mal à partager ce qu’elles ressentent, même si l’on comprend qu’elles ont été auparavant complices. Il me fallait une chanson très nostalgique, qui nous transporte vers quelque chose de beau mais qui n‘est plus là.
Comment s’est passé le casting des trois comédiennes et comment avez-vous travaillé avec elles ? Quelles indications leur donniez-vous ?
Ce fut un très long casting, j‘ai vu beaucoup de filles, entre 500 et 600. Pour moi l‘important, dans un premier temps, était de les connaître un peu, d’essayer de percevoir leur sensibilité. Les actrices avaient 16, 17 et 21 ans et c‘était important qu‘elles soient enthousiastes vis-à-vis du projet et qu‘elles comprennent plus ou moins le film que je voulais faire.
Nous avons travaillé trois mois en amont. Tout au début, le but était qu‘elles passent du temps ensemble pour mieux se connaître, ensuite nous avons fait des improvisations et dès que les personnages ont commencé à apparaître, en surface, nous avons travaillé sur le scénario, en profondeur. Il fallait qu‘elles comprennent ce qu‘il y avait entre les lignes. Et peu à peu les scènes ont pris de l‘ampleur. C‘était important, vu leur âge, qu‘elles soient sûres d‘elles au moment de tourner.
Le décor principal du film est la maison de famille de la grand-mère. Comment avez-vous trouvé cette maison ? Quelle place occupe-t-elle dans le film ?
Ce fut difficile de trouver la maison, car elle existait dans ma tête et dans le scénario, mais pas matériellement. Les ouvertures étaient im- portantes pour moi : je ne voulais pas d’une ambiance claustrophobe. Même si les trois sœurs traversent un moment difficile durant lequel le passé est encore présent, elles sont jeunes et elles regardent vers le futur. La maison devait avoir des fenêtres pour être perméable aux influences extérieures.
Quand j‘ai vu pour la première fois la maison où nous avons tourné, j’ai été catégorique : c’était non. La cuisine n‘avait pas de fenêtres, l‘entrée était trop majestueuse... Mais pourtant j‘aimais beaucoup l’entrée du premier étage, la disposition symétrique des chambres, ça permettait de jouer avec la profondeur de champ.
Après deux semaines, nous y sommes retournés avec le chef déco et nous avons commencé à imaginer où pourrait être la cuisine, l‘entrée de la maison, etc.
Je pense que la maison est un quatrième personnage, qui représente les absents. Dans le film, qui parle de relations fraternelles en crise, elle est aussi, d’une certaine manière, le pilier familial.