L’objectif final de ton film est de traiter des relations entre les membres d’un groupe social, c’est la raison pour laquelle ton film est détaché des conditions historiques particulières d’un moment précis. Cependant tu atteins cet objectif en situant ton sujet dans un moment donné de l’histoire. Pourquoi ? Serait-ce pour créer une atmosphère de soupçon, une atmosphère trouble ?

Je ne peux pas dire pourquoi. Je peux parler de cela, mais non répondre de manière exhaustive.

Je crois qu'il entre toujours dans les rapports entre les gens un élément de violence ; j’ai lu à ce sujet beaucoup de livres d’histoire, d’histoire ancienne même — César, Plutarque, Suétone — et j’y ai découvert que les choses se répètent dans l’histoire de l’humanité.

Il y a quelques différences bien sûr, parce que la société actuelle est immense, que ce soit la société de consommation ou, chez nous, la société socialiste : cela, ce n’était pas prévisible. Mais en même temps il reste, au fond, quelque chose qui ne change pas. Et j’ai compris qu’il faut lutter contre ces choses qui restent ancrées en nous.

Que signifie le pouvoir sur les hommes ? Nous, nous savons bien ce qu’est le pouvoir dit populaire. Nous avons fait une vraie révolution : c’est vrai, les dirigeants ont changé, ce sont maintenant des gens simples, ouvriers et paysans pour la plupart ; mais, en même temps, est resté le pouvoir qui est quelque chose de terrifiant.

Comment expliquer qu’on soit victorieux, qu’on réussisse une révolution, et qu’ensuite les nouveaux dirigeants agissent comme les autres ? Comment expliquer cela sur le plan de l’histoire ? Peut-on trouver une solution ? Comment peut-on définir les rapports humains, en particulier pour les gens simples, pour le peuple qui ne peut pas et peut-être ne veut pas participer au pouvoir ?

Chez nous, par exemple, la révolution a triomphé, mais le pouvoir a gardé des traces des années écoulées dans l’histoire précédente. Que faire alors ? Nous avons essayé de faire un essai filmique sur la question. "  Comment structurer le pouvoir ? ".

Autrement dit nous avons jusqu’à présent réalisé un film sur le pouvoir exercé par des gens sans contacts avec les autres.

Dans Sirocco d’hiver, le protagoniste est un personnage solitaire qui ne participe pas au mouvement et cependant lutte avec les membres de la secte. Il a une idée qui est humaine (presque) ; mais en même temps, c’est un personnage ambigu parce qu’il tue les autres, les personnages autoritaires, les tyrans. Il sait qu’il est est un assassin, mais en même temps il sait que ses actes sont nécessaires pour libérer une nation. Seulement il est évident, dans l’histoire, que libérer une nation, ce n’est rien, ou presque. Lorsqu’un petit peuple comme les Croates, ou les Hongrois, ou les Slovaques, ou les Tchèques se libère, cette libération n’est qu’un point de départ ; il faut ensuite approfondir la connaissance des choses humaines.

Le protagoniste de Sirocco d’hiver parle de manière humaine mais en même temps il est responsable de beaucoup d’erreurs parce qu’il participe même involontairement à ce mouvement qui est un mouvement de droite, de terroristes.

Il y a toujours une ambiguïté dans la vie sociale ; je crois que nous sommes arrivés à l’heure actuelle à un point de départ qui nous permet de poser un certain nombre de questions : que signifie continuer à être révolutionnaire après avoir fait une révolution victorieuse ? et surtout : peut-on faire ou non une société humaine, démocratique, altruiste, sans opprimer le peuple qui a toujours été pendant toute l’histoire de l’humanité, l’esclave des classes dirigeantes ? C’est tout ce que je pouvais dire.

Si on y réfléchit, mes films ne peuvent pas être appelés films historiques : ce sont des essais sur des problèmes que nous avons pu nous poser parce que nous avons vécu en Hongrie des expériences malheureuses.

Mais nous ne sommes pas du tout pessimistes : nous avons toujours fait nos films pour changer les choses ; c’est-à-dire que nous avons toujours essayé de montrer qu’il y a des choses qui ne sont pas justes, pour lutter contre elles.

Beaucoup de critiques ont dit que mes films sont dénués d’espoir, pessimistes, mais je pense qu’ils peuvent aider un peu les gens à mieux connaître la violence de l’humanité et à transformer le monde.

Je crois qu’il est possible de tirer de ton film une analyse de certains comportements sexuels. Je pense en particulier qu’on peut considérer comme symbole masculin les pistolets et l’usage qu’en font par exemple les garçons qui tirent en l’air. Ce qui représente le sexe comme stérile...

Autre figure du dépérissement, me semble-t-il, le fait de se mettre nu et aussi le rapport — de caractère lesbien — entre les trois femmes du film. Dans quelle mesure as-tu traité la sexualité, et en particulier, peut-on à ton avis, faire un parallèle entre violence et stérilité ?

Cette question touche à divers aspects de mes films ; il me faudrait réfléchir à cela. Je n’ai jamais pensé que les fusils et les armes soient un symbole sexuel dans Sirocco ou dans mes autres films, comme tu viens de le dire. Mais il est possible que tu aies raison.

Comme je l’ai dit, nous avons fait un essai sur la violence et sur le pouvoir humain, ou plutôt inhumain, sur la manière dont on fait violence aux hommes. Et nous avons compris que le sexe peut être un instrument aux mains du pouvoir.

Dans Sirocco d’hiver, les rapports lesbiens entre les femmes n’ont pas la même signification que dans tant de films récents.

Beaucoup de gens m’ont dit: " Les lesbiennes sont à la mode au cinéma "; mais ce n’est pas la même chose dans mes films: je crois qu’il ne s’agit pas de scènes érotiques ; ce sont plutôt des scènes qui montrent comment on peut transformer quelque chose d’humain. Je pense que les rapports sexuels entre les gens, entre les femmes, entre les hommes, sont quelque chose de très humain, même les rapports lesbiens ou pédérastes.

Mais il peut exister une force, un pouvoir diabolique qui tente d’utiliser ces rapports contre les gens. On peut utiliser les rapports lesbiens ou pédérastiques pour exercer une violence parce que jusqu’à maintenant ils sont restés clandestins.

A l’époque où se passe le film, tout le monde sait que ces rapports sont interdits et si un pouvoir a pu utiliser ces rapports contre des hommes, c’est parce qu’ils sont considérés comme des faiblesses humaines. Aux mains d’un pouvoir diabolique, ils peuvent être utilisés pour tuer des gens. Dans mes films, le fait de dévêtir des gens signifie toujours que le pouvoir peut rendre les gens plus faibles, peut tenir bien en main des gens faibles.

Les choses dans mes films sont froides, sèches, frigides ; la sexualité dans mes films est aux mains de celui qui dirige.