Quel a été le point de départ d'Another Year ?

Impossible de répondre à une telle question. Le film aborde tellement de thèmes. Au final, il est très difficile d’expliquer de quoi il s’agit. De la vie, évidemment, mais une telle remarque est vaine et peut paraître prétentieuse. en réalité, avec mes films – et celui-ci en particulier - il est impossible de dire : « Voilà le sujet du film. » Cependant, il va sans dire qu’un des thèmes abordés est lié au fait que j’ai 67 ans. Il est né des tourments du temps qui passe et à la façon que nous avons de l’appréhender. Il traite des nombreuses questions que nous rencontrons tous.

Après Be happy qui s'intéressait à des trentenaires, voilà un étonnant contraste...

C’est vrai, j’ai souhaité me pencher sur des gens de mon âge.

Pourquoi ?

J’ai beaucoup d’amis, dont certains sont deux fois plus jeunes que moi. Je ne suis pas du genre à m’enfermer dans une époque révolue. J’ai de très bons rapports avec mes fils qui ont une trentaine d’années, comme Gerri et Tom avec Joe. Mais je vois aussi des amis de longue date que je connais depuis les années 1960. et j’ai eu le sentiment que je devais m’attarder un peu sur la question. ce n’est pas l’unique thème du film, mais il est bel et bien présent dans l’équation.

Il est rare de voir une relation aussi positive entre un fils et ses parents à l'écran.

C’est possible, mais en réalité, ce qui m’intéresse, c’est de montrer toutes sortes de gens dans toutes sortes de situations : des gens qui vont bien comme des gens qui ne vont pas bien.

Tom est-il votre alter ego ?

J’aimerais que ce soit vrai ! Peut-être un peu. Je ne sais pas. Mais c’est un type bien. Ce qui n’est pas difficile quand on ne travaille pas dans le show-business. Ses seuls soucis sont les cailloux, la terre et les tunnels. Faire des films est plus éprouvant. Pour lui, c’est la belle vie !

Est-il le héros du film ?

Non, il est le personnage principal, mais ce n’est pas un héros. Il n’y a pas de héros dans mes films. Gerri et Tom se sont rencontrés très jeunes, ils ont trouvé en l’autre ce dont ils avaient besoin, et ils se font mutuellement confiance. Ils se sont créés un monde dans lequel ils se sentent bien et qui leur permet d’être sincères et entiers. certaines personnes sont douées pour mettre en œuvre des schémas qui vont leur rendre la vie plus douce, alors que beaucoup d’entre nous suivent immanquablement des schémas qui rendent la vie et les rapports humains difficiles. Certains, par leurs motivations et leurs préoccupations, sont capables de créer un monde qui va répondre à leurs besoins, mais ça n’est pas donné à tous.

Comment expliquez-vous l'harmonie qui règne entre Gerri et Tom ?

Ils sont, tous deux, en accord avec eux-mêmes. Ils ont un but et sont équilibrés, sains. Leur relation est donc harmonieuse. Mais ils ont des problèmes, et l’un de ces problèmes est Mary. La source de la souffrance est évidente dans le film.

Qu’est-ce qui ne va pas chez Mary ?

C’est aux spectateurs d’en juger. Une approche possible serait de dire : « Voilà une femme qui n’a jamais eu de chance. » Elle est victime de ses origines, des conventions sociales. elle est malchanceuse et a subi de multiples déceptions. De toute évidence, les gens ont abusé d’elle, surtout les hommes, et tout ça a contribué à son malheur. Mais, sous un autre angle – libre à chacun de choisir - il est possible qu’elle soit seule responsable de certains de ses déboires. Peut-être est-elle à l’origine de sa propre infortune. Ce n’est pas une vieille fille qui a toujours vécu isolée et n’a jamais eu de relations ni connu l’amour. Elle a eu des hauts et des bas, et elle a connu la passion. C’est donc une question complexe. mais, ce qui compte vraiment pour moi, c’est d’en brosser un portrait complet et approfondi, et de le faire avec empathie. Libre alors à chacun de ressentir ce que bon lui semble à son égard.

Le fait que les gens de votre âge soient confrontés à des changements importants vous a-t-il particulièrement intéressé ?

C’est en effet intéressant, et vrai. mais, pour être honnête, je ne pense pas que le film traite de cela. J’en ai déjà parlé dans High Hopes (1988), où une dame âgée souffre de la maladie d’alzheimer. et également dans Topsy-turvy (1999), avec le père de Gilbert qui est fou, et où nous avons exploré la question des hallucinations. Mais en vieillissant, et de façon naturelle, les paramètres se resserrent, et tout tourne alors autour de sa propre survie. Les individus se referment sur eux-mêmes. les gens que l’on connaît disparaissent petit à petit. À mon âge, beaucoup de personnes de mon entourage ne sont plus là, comme mon producteur de longue date, Simon Channing-Williams, décédé l’année dernière. Tout cela affecte notre façon d’être et de voir la vie. Il est facile de s’identifier à Gerri et Tom parce qu’ils sont épanouis et s’investissent dans ce qu’ils font. Comme ils le disent eux-mêmes, ça les empêche de vieillir.

Pourquoi aimez-vous dépeindre la classe moyenne ?

C’est facile pour moi. Je suis issu du prolétariat. Je me suis occasionnellement aventuré dans la haute société, qui m’est relativement étrangère. La classe ouvrière est mon univers naturel. en tant que cinéaste, et comme je ne fais pas de films autobiographiques à proprement parler, j’ai pour responsabilité d’observer le monde, de l’appréhender et de montrer les gens qui l’habitent. S’ils sont de classe moyenne, qu’il en soit ainsi. Dans ce film, le frère de Tom est un vrai prolétaire, comme l’était Tom. L’accent de Gerri trahit également son origine ouvrière. Mais ils se sont sagement hissés dans la classe moyenne. Pour répondre à votre question, ce que je fais relève du «miroir du monde» dont parlait Shakespeare. Il s’agit simplement du monde dans lequel nous vivons.

Quel sens donnez-vous au fait que Gerri et Tom aiment jardiner ?

Ce sont des gens qui chérissent et nourrissent. C’est ce qui les définit. Et le film traite du temps qui passe, du cycle naturel de la vie.

Quelle est la place de l'humour dans votre travail ?

L’humour est important pour moi, mais je ne le recherche pas sciemment. Je me préoccupe des problèmes des personnages et de la trame dramatique. L’humour en fait partie et arrive naturellement, parce que la vie est à la fois comique et tragique, sérieuse et ridicule, triste et heureuse. C’est un fait. Si on creuse pour trouver la vie, voilà ce que l’on trouve. Les gens me demandent souvent : «Quand décidez-vous d’être drôle ?» Je ne décide pas, ça arrive tout seul. Et la tragédie est sous-jacente. Il est impossible d’être drôle sans s’appuyer sur la réalité, et d’être tragique sans une part d’humour.

Combien de temps avez-vous répété ?

Pour un film traditionnel, je vous donnerais une réponse ordinaire, mais avec ce genre de films, nous passons d’abord des mois et des mois à créer, improviser et élaborer l’univers du film. Puis nous intégrons les scènes dans les décors, une à une, et enfin nous tournons. Il peut nous arriver de travailler un ou plusieurs jours sur une scène, selon sa difficulté, d’improviser et de mettre les choses au point en répétitions, puis d’affiner le tout par l’écriture. Les scènes existent alors sous une forme scénarisée. C’est un long processus pour arriver à quelque chose de précis. il n’y a pas de réponse simple car le film naît des répétitions.

Mais lorsque vous contactez les acteurs, savez-vous déja de quoi il va s'agir ?

Non. enfin, il m’arrive d’avoir une idée, ou pas. Je conclus le marché suivant avec les acteurs : vous participez au film, nous ne savons pas encore de quoi il s’agit, nous n’avons pas défini les personnages. Nous allons en faire la découverte ensemble.

Vous arrive-t-il d'improviser sur un plateau ?

Occasionnellement, dans certains de mes films... Dans Be Happy, les scènes avec le garçon dans la salle de classe, et une partie des scènes dans la voiture, furent improvisées. Mais Another Year ne contient aucune scène improvisée.

Et-ce que vous avez l'impression de travaille avec un groupe de vieux amis ?

Oui, mais c’est toujours le cas. Lesley Manville et moi collaborons ici pour la neuvième fois, et c’est une exploration perpétuelle. Quand on travaille avec les mêmes acteurs, il est important de s’engager mutuellement à ne pas reproduire ce qu’on a déjà fait auparavant, d’explorer des territoires différents.

Certaines personnes estiment que la fin est très positive...

Elle est très complexe, et je laisse à chacun le soin d’en faire l’expérience. Chaque spectateur réagira à sa manière.