Michael Haneke. Au départ, mon ambition était de réaliser un film autoréflexif sur la violence. L'histoire elle-même est assez ancienne. J'avais travaillé sur ce schéma dès 1967 et j'avais obtenu une aide d'Etat sur scénario, mais insuffisante pour faire le film. La situation de départ était la même, mais le film aurait été très différent de ce qu'est Funny Games.
Une quinzaine d'années plus tard, je me suis trouvé bloqué dans un hôtel de Tbilissi par une amorce de révolution. J'entendais les balles siffler autour de l'hôtel, et ce sentiment d'impuissance m'a donné l'idée du film. Après Benny's Video, qui traitait déjà de la violence dans les médias, j'ai eu envie d'aborder le même thème, mais de manière différente.
- Comment un film violent peut-il porter un regard sur la violence ?
La société moderne a chassé tout ce qui pouvait être désagréable, insupportable. Et toutes ces choses reviennent par les images, mais modifiées, déréalisées. La raison d'être du film est justement la description de cet univers déréalisé, qu'il offre au spectateur de contempler en lui demandant de réfléchir.
Par exemple, le rewind, le retour en arrière au moyen de la télécommande que l'on voit dans le film, est une forme d'ironie, une distance donnée au spectateur face au spectacle. C'est une façon de lui dire: c'est toi qui as imaginé ces images. Quand les personnages s'adressent à la caméra, une distance se crée également entre le film et le spectateur.
- Funny Games repose sur les principes du film policier. Où se situe la rupture par rapport au genre?
J'utilise le polar. Les règles du suspense sont respectées: le suspense est la glu qui permet d'attraper le spectateur et de le maintenir devant l'écran. La scène dans la villa des voisins est conçue et filmée comme dans un film de Hitchcock, de manière très classique, avec des champ/contre-champ. Il s'agit alors de donner conscience des moyens utilisés, de faire naître une réminiscence d'autres cas où ces moyens furent utilisés, de créer un plaisir de reconnaissance des différentes techniques.
Dans un film réaliste, je ne filmerais jamais un plan comme celui de la femme qui prie. Ce serait insupportable. Même chose pour le déshabillage: il s'agit d'une scène d'humiliation, donc montrer le corps serait inadmissible, même si le corps est parfait. C'est une question de respect envers les personnages et le public. Ce serait de la pornographie, la même que celle de la violence.
Je lutte contre la psychologie, qui consiste en fait à expliquer que tout va bien, que tout peut être expliqué, ce qui est très rassurant pour l'esprit. Je ne donne aucune explication aux acteurs sur les motivations de leurs personnages. La scène où Paul explique pourquoi ils font ce qu'ils font est entièrement ironique.
- Cependant, vous faites en sorte que les personnages agissent de manière que le film puisse continuer. On peut ainsi remarquer certains comportements bizarres. Si le mari jette les deux types dehors quand sa femme lui demande de le faire, le film s'arrête...
Je souhaitais trouver toujours la situation la plus vraisemblable. En voyant la scène que vous citez, la femme m'a dit: « Ça, c'est exactement toi. Tu agis toujours comme cela, tu ne me crois jamais.» On ne veut pas croire que quelqu'un qui vient comme cela chez soi peut être un tueur, peut représenter un danger.
C'est exactement comme lorsque vous conduisez votre voiture: vous faites confiance à l'autre, vous pariez qu'il va s'arrêter parce qu'il le doit, de sorte que vous puissiez passer. Si quelqu'un ne respecte pas la règle, vous n'avez aucune chance contre lui.
- Victimes ou bourreaux, les personnages du film appartiennent tous à la même classe intellectuelle et sociale...
Le film critique cette classe de manière très ironique. Nous connaissons tous les différentes formes de l'humiliation verbale auxquelles se livre Paul. On peut tuer avec des mots. Tous ces jeux sont faits pour cela, tout le monde tue tous les jours, surtout avec des mots. La source, la racine est la même que pour la violence physique. Le langage à la cour de Louis XIV était déjà une arme. Mais il est de plus en plus banal de tuer à cause de la déréalisation, de la multiplication des expériences virtuelles.
Où se situe selon vous la responsabilité du cinéaste?
(...) Si on a peur de ne pas pouvoir faire que la violence ne soit jamais séduisante, alors on ne fait pas de film sur la violence.