Merzak Allouache : " L’optimisme artificiel a disparu."
Merzak Allouache revient sur la loi dite de "Concorde civile" entrée en vigueur en 1999 en Algérie et permettant aux islamistes repentis une réinsertion dans la société. Entre rédemption et regrets, le film suit le parcours de l'un d'entre eux dans une oeuvre engagée, qui pose les questions d'une Justice bafouée.
"A partir de 1993, j’ai vécu six ans sans pouvoir rentrer en Algérie pour des raisons de sécurité personnelle. Et lorsque s’est profilée l’idée d’un arrêt de la violence qui ensanglantait le pays, j’étais très heureux. En 1999, lorsque je suis rentré, j’ai retrouvé un pays où régnait un optimisme étonnant et irréel. Une politique de Concorde civile était proposée au peuple algérien pour permettre, semblait-il, l’arrêt total de la violence. La presse nous apprenait que des contacts secrets entre l’armée et les islamistes qui se trouvaient dans les maquis allaient permettre très vite le retour de ceux-ci dans leurs foyers et l’arrêt des massacres, des embuscades, des attentats… Les Algériens découvraient un mot nouveau, « repenti » (ta’ib, en arabe), désignant ceux qui abandonnaient la lutte armée et se plaçaient sous l’autorité de l’État.
Alors que le pays était meurtri, l’État encourageait les gens à oublier, à se réconcilier… Je me demandais comment les familles des milliers de victimes de l’horreur pouvaient réagir à cette nouvelle situation, alors que par centaines, des terroristes quittaient les maquis en se justifiant de n’avoir pas eu « de sang sur les mains ». Alors que les bonnes affaires reprenaient…, nous redevenions tous des « frères », comme par magie…
C’est au cours de cette période euphorique que j’ai découvert un petit article racontant la terrible histoire d’un homme qui avait été contacté par un « repenti » qui lui proposait un horrible marché… L’homme, scandalisé, avait écrit une lettre au journal. Et puis plus rien. Avait-il accepté ?
Cette histoire m’a tellement hanté que j’ai décidé de faire ce film dans l’Algérie d’aujourd’hui, où l’amnésie continue, alors que l’optimisme artificiel a disparu et que dans certaines régions, la violence terroriste est toujours aussi meurtrière, avec ses corollaires : la répression et la restriction de libertés. Depuis, j’attends avec impatience quelque chose de positif qui démontre que cette réconciliation a réussi, qui me permette d’être optimiste. Mais ça ne vient pas."