É́tait-il fondamental pour votre premier film de vous pencher sur un récit évoquant la vie, la liberté, la religion, rassemblant tout ce qui touche à la condition des femmes au coeur de la société iranienne ?

Absolument, en revanche, je ne voulais pas que cela devienne un récit polémique. Comme je suis moi-même iranienne, je désirais surtout revenir sur ma propre expérience, sachant que ma vision serait forcément différente de celle des cinéastes qui se trouvent sur place, en Iran. Je vis aux Etats-Unis et je ne me rends en Iran que pour de courts séjours, mon regard ne peut donc pas être le même.

Ce recul me permet d'observer certains changements et, souvent, entre deux voyages, je m'aperçois que certaines choses ont bougé. Je voulais montrer comment les iraniens évoluent dans leur propre monde. Tout est tellement différent là-bas, et cette différence, je la ressens parfois de manière violente.

Il est, par exemple, facile de se rendre à une fête aux Etats-Unis ou en France, et c'est d'une banalité quasiment quotidienne, alors que, pour les iraniens, c'est une aventure périlleuse. Il faut avoir des relations, faire partie de cercles fermés pour pouvoir participer à certaines soirées, sachant qu'y participer présente un risque. Cela me fascine d'autant plus que j'ai grandi entre ces deux univers diamétralement opposés.

Aux Etats-Unis, par exemple, dès votre plus jeune âge, on vous explique clairement et fermement qu'il ne faut surtout pas mentir, qu'il est primordial de dire la vérité, de respecter l'autorité, de ne surtout pas défier la loi. En Iran, le mensonge s'installe pratiquement de fait dans votre vie.

Je me souviens, quand j'allais encore à l'école là-bas, durant la révolution, on nous questionnait régulièrement pour savoir si nos parents faisaient leurs prières, s'ils buvaient de l'alcool, s'ils regardaient des films pornographiques et, évidemment, nous avions pris l'habitude de mentir. C'est un peu différent aujourd'hui, mais à l'époque, c'était ainsi. Cela m'a toujours intriguée que l'on demande aux enfants de mentir, voir qu'on les y engage pour éviter d'avoir de graves problèmes. C'est une dualité que je tenais à mettre en évidence dans ce film.

 

Qu'est-ce qui vous a amené à mettre en scène avec puissance cette amitié entre ces deux adolescentes ?

 

J'ai toujours eu envie de me centrer sur deux personnages féminins, avec la force de l'amitié qui les lie. Quand je retourne en Iran, je retrouve régulièrement certaines de mes cousines, nous avons le même âge, nous nous ressemblons, mais nous n'avons pas vécu les mêmes choses. Nous avons le même sens de l'humour, la même façon de parler, mais nos vies ont pris des chemins différents dès notre adolescence.

Ce n'est pas, pour autant, un récit autobiographique, j'aime surtout cette notion de destins parallèles. Si Atefeh et Shirin viennent de milieux différents, elles nourrissent les mêmes rêves, jusqu'au moment où, pour elles, tout bascule. Elles sont arrêtées et vont devoir affronter la réalité, faire des choix liés à leurs positions politiques et sociales.

La famille d'Atefeh est aisée, ses parents peuvent acheter sa protection, les origines de Shirin sont beaucoup plus modestes. Ses parents, des opposants au régime en place, sont morts, il lui faut se soumettre, elle n'a pas d'autre issue. Je voulais vraiment m'arrêter sur ce postulat, montrer que des liens très forts, unissant certaines personnes ayant une vision similaire de la vie, peuvent soudain se briser contre leur propre volonté.

Je l'ai vécu, différemment, c'est une approche très personnelle. Si vous ne vous sentez pas en sécurité au sein de votre propre famille, où trouver cette sécurité vitale et nécessaire ? Cette problématique me touche particulièrement et ce que vivent ces deux femmes se trouve être également pour moi révélateur de l'état d'un pays.

Pourquoi avoir introduit la notion d'homosexualité dans cette relation amicale déjà très forte entre Atefeh et Shirin ?

Ce sont deux jeunes femmes qui découvrent la vie et les limites de leur personnalité, c'était donc une voie qui me semblait naturelle, qu'il fallait explorer. Leur environnement induit également cette expérience. En Iran, une jeune femme ne peut pas se promener avec son compagnon ou se retrouver seule avec lui dans une même pièce.

De fait, elles partagent souvent beaucoup plus de choses avec leurs amies. Atefeh et Shirin se rapprochent ainsi sexuellement et cette attirance me permettait, parallèlement, de souligner l'intensité de leurs sentiments.

Cette relation met, en effet, en évidence une nouvelle forme de dualité. En raison de ces règles sociales particulièrement strictes, les comportements se modifient selon les environnements et cette attirance qu'elles éprouvent soudainement vient rompre la liberté qui était la leur lorsqu'elles étaient seules dans l'intimité de leur chambre. Elle instaure une seconde dualité au cœur de la première.

Vous vous arrêtez parallèlement au travers du personnage du frère, sur la violence d'une nouvelle génération plus radicale, plus agressive que la précédente. Est-ce une réalité que vous dénoncez ?

Il me semble beaucoup trop facile de dire que la nouvelle génération se montre plus ouverte d'esprit, plus moderne, face à celle de leurs parents plus répressive. J'ai donc choisi de me poser sur le chemin d'un frère et d'une sœur, qui évoluent dans le même environnement mais réagissent différemment.

Atefeh aspire aux libertés d'un mode de vie libéral : elle aime sortir, aller en boîte, et contourne les lois. Mehran a déjà gouté à tous ces plaisirs, mais il s'est malheureusement laissé happer par la drogue. Il a, depuis, l'impression de décevoir sa famille, de ne plus avoir sa place au sein de la société.

Ces sentiments l'amènent à se raccrocher à certaines traditions, à se tourner vers un mode de vie plus fermé. C'est une façon pour lui de retrouver une forme de pouvoir, de redevenir un homme, tout en se retrouvant piégé ; chacune de ses actions l'amenant à devenir de plus en plus radical et violent. Sa position n'est pas évidente, il en souffre. Il a besoin qu'on lui prête attention, qu'on le comprenne et, rongé par son attirance pour Shirin, il l'oblige ainsi à s'intéresser à lui.

Ce qui me plaisait en travaillant sur ce personnage, c'était d'insister sur ses failles, cette fragilité qui le pousse à détruire sa famille, tout en se détruisant lui-même.

Parallèlement, au travers des personnages des parents, je voulais insister sur le fait que l'ancienne génération se révèle parfois plus libérale que la nouvelle et le père de Mehran et Atefeh, qui connait les valeurs occidentales, reste le personnage le plus ouvert. Il est stable, équilibré, et sait comment se comporter au cœur de ce système, comment négocier, comment préserver cette liberté qu'il recherche pour lui et sa famille.

Lorsqu'il s'agenouille, à la fin du film pour prier avec son fils, sa fille l'observe, bouleversée. Elle ne comprend pas qu'il tente seulement au travers de ce geste de protéger sa famille. Atefeh est une jeune femme idéaliste, encore naïve, elle n'appartient pas réellement à ce monde et n'accepte aucun compromis. Voir son père se plier de cette façon la déchire.

 

Vous vous êtes appuyée sur certaines rencontres pour dessiner vos personnages ?

Absolument, sur des membres de ma famille et des personnes que j'ai croisées en tournant mes documentaires, notamment celui où je montrais la manière dont les iraniennes utilisent la mode et les vêtements pour résister. Je me suis beaucoup inspirée de mon oncle également pour construire ce récit.

Il a vécu aux Etats-Unis et l'une de ses filles y a fait ses études. Je voulais dresser le portrait d'une personne libérale, se trouvant plongée au cœur d'un environnement qui ne l'est absolument pas, insister sur son approche, sur la façon dont il avait réussi à inculquer à ses enfants des valeurs contraires à celles imposées par les dirigeants du pays.

Au-delà, il était primordial pour moi de réaliser un film qui puisse intéresser autant les iraniens que les américains ou les français, un film universel dépassant le simple aspect documentaire.

Le cinéma reste une interprétation de la réalité. Je crois qu'il n'est pas fait pour être réel : chaque cinéaste, dans sa manière d'approcher un sujet, de le filmer, introduit forcément une distance avec la réalité. Nous nous en inspirons.

 

Vous abordez au travers du personnage de Mehran la problématique de la drogue. Est-ce une réalité qui touche l'Iran ?

Une réalité très intrigante. En Occident, l'addiction touche surtout des personnes appartenant à une même classe sociale. En Iran, c'est un problème beaucoup plus général, essentiellement masculin.

Beaucoup d'hommes prennent de l'héroïne et les autorités se montrent plus clémentes envers une personne qui se promène avec de l'héroïne qu'avec une personne ayant sur elle une bouteille de vin. Je connais certains iraniens qui ont tout pour être heureux et qui ont fini pourtant par devenir dépendants. C'est un moyen pour eux de s'échapper, d'évacuer certaines réalités.

 

C'est votre premier film, comment l'avez-vous appréhendé ?

J'ai eu la chance de pouvoir le développer dans le cadre du Festival de Sundance en intégrant le « Laboratory Development ». J'ai pu ainsi, supervisée par de prestigieux professeurs, tourner les scènes les plus difficiles de mon film, notamment la scène d'amour entre mes deux héroïnes. Travailler pendant près de six semaines avec des professionnels est une incroyable expérience. J'ai vraiment appris à me servir d'une caméra, à dompter certaines techniques, à raconter une histoire en les utilisant.

J'ai eu la chance également de croiser à Sundance le directeur de la photographie qui m'a ensuite accompagnée sur le film. Nous avons développé ensemble un langage visuel autour du film. Nous voulions illuminer les premières scènes puis, progressivement, rendre le film plus sombre. L'approche esthétique m'apparait fondamentale, elle ancre l'histoire au cœur d'une ambiance particulière. Ce travail m'a rassurée et je suis arrivée sur le plateau beaucoup plus calme, plus forte pour aborder d'autres problèmes, des soucis militaires, politiques, financiers...

J'ai produit le film et lorsqu'il m'a fallu, par exemple, négocier avec la police sur place au moment du tournage, j'étais plus sereine. J'ai eu la chance également d'avoir autour de moi une équipe exceptionnelle, des personnes efficaces, passionnées, qui croyaient en l'histoire et n'avaient pas peur. Nous étions tous très soudés, ce qui m'a beaucoup aidée. J'avais confiance.

Vous n'avez pas pu tourner en Iran...

Non, malheureusement. Je voulais rester dans un environnement proche, un pays du Moyen-Orient et nous avons pu tourner au Liban. C'est un pays qui a été frappé par la guerre, un pays reconstruit, plus ouvert, plus libéral, mais également géré par des lois très strictes. Il nous a notamment fallu contourner la censure en modifiant légèrement le scénario, en coupant certains passages. En ce sens, ce ne fut pas une aventure évidente.

Il n'est jamais facile de réaliser un film sous surveillance, sachant par exemple que l'homosexualité n'est pas tolérée au Liban. Par rapport à cette situation, j'ai dû me montrer particulièrement vigilante pour constituer l'équipe du film, tenir compte, par exemple, des croyances de chacun.

Il fallait qu'ils aient tous conscience des difficultés que cette aventure pouvait engendrer, je devais pouvoir compter sur eux, être certaine qu'ils me soutiendraient. Je suis du coup entrée en pré-production environ quatre mois avant le reste de l'équipe et j'ai passé six mois au Liban pour trouver les bonnes personnes. Si nous rencontrions le moindre problème de production, c'était la fin du film.

Ceux que j'ai choisis ont mis leur nom, leur carrière, parfois leur vie en danger pour faire ce film. C'était un projet compliqué à mettre en place, nous avons réussi, ensemble.

 

Qu'est-ce que vous recherchiez comme tonalités pour la musique du film ?

Comme pour l'image, nous nous sommes posés sur la musique près d'un an auparavant, sur les thèmes, les différents mariages que nous pouvions envisager entre la musique traditionnelle iranienne et le hip-hop.

Je tenais vraiment à ce que la musique devienne un personnage. Durant la guerre, nous chantions souvent des chansons, de la pop. La musique est une forme de libération. Je me souviens que j'avais trouvé une cassette d'une chanteuse iranienne qui vivait aux Etats-Unis, j'avais réussi à la rapporter en Iran et l'un de mes cousins a d'ailleurs rencontré quelques ennuis lors d'une arrestation par les forces de police parce qu'il possédait cette fameuse cassette. La musique pop était interdite.

Depuis le rapport à la musique s'est modifié, notamment grâce à la puissance d'internet, même si certains sites restent censurés.

On ne peut toujours pas aller dans un magasin pour acheter un CD de Mickael Jackson, il faut passer par le marché au noir, mais les autorités sont moins sévères si elles vous attrapent. C'est comme pour la télévision par satellite, autrefois, le propriétaire d'un satellite risquait la prison, aujourd'hui, c'est toujours illégal mais tout le monde en a un !

Pensez-vous que votre film peut changer les choses en Iran ?

Je ne sais pas, je ne suis pas une politicienne. J'essaie de comprendre, de raconter une histoire qui me passionne, d'évoquer une réalité qui m'interpelle, mais je ne le fais pas pour des raisons politiques. Ma motivation reste beaucoup plus humaine.

aEn tant qu'artiste, cela me réconforte de penser que ma voix, mon film permettront peut-être à certains d'évoluer, comme beaucoup de films m'ont apporté et nourri personnellement.