Victoire joue Ponette
C’est parce que Jacques Doillon ne voulait pas mettre en danger un enfant qu’il m’a demandé, comme psychanalyste, de lire son scénario et de suivre les enfants, en particulier, la petite Victoire, 4 ans, jouant le rôle de Ponette. Ce faisant, il acceptait le risque, tout au long du tournage, d’arrêter le film si je le jugeais nécessaire.
Il était important que soit clair pour la production, l’équipe, les parents et les enfants, que je n’étais pas là pour que le film se fasse : il n’était pas question pour moi de « soutenir » l’enfant pour qu’il « supporte » le travail demandé, mais au contraire de créer, hors du désir des uns ou des autres, un espace où il pouvait parler comme sujet.
J’ai reçu Victoire trois fois par semaine, pendant les trois mois de tournage, et continue à la suivre régulièrement jusqu’à la sortie du film. Sans trahir le secret professionnel, je peux dire qu’elle ne m’a pratiquement jamais parlé du film, ni du personnage qu’elle interprétait, ni des difficultés d’apprentissage du texte ni des fatigues des scènes recommencées de nombreuses fois par jour. Elle m’a une fois expliqué, avec une grande distance, « un truc pour jouer Ponette » : « pour avoir des larmes de film » - selon sa propre expression - elle n’avait qu’à demander à Jacques Doillon de la gronder « mais pas trop fort pour pas que j’aie peur... ». Pendant les séances avec moi, les enfants ont fait un travail d’une intensité surprenante, vraisemblablement à cause de ce temps « entre parenthèses », loin de leur maison et de leur vie quotidienne.
Toute puissance
Ponette a le remède d’appeler, exactement comme les bébés appellent leur mère: quand celle-ci disparaît du champ de vision, l’enfant appelle et la mère vient. Au fond, et c’est caractéristique de la petite enfance, Ponette ne sait même pas à quel point elle résiste : il y a une évidence à appeler, une évidence à ce que sa mère revienne quand on l’appelle.
Beaucoup d’enfants feraient comme Ponette si on leur en laissaient la liberté. Nous-mêmes on fait accepter la mort aux enfants, on passe même notre vie à ça...
Acceptation
ou comment renoncer tout en ne cédant pas à son désir.
Oui, l’enfant va finir par accepter mais entre l’enterrement et l’acceptation, il faut qu’il se passe quelque chose...
C’est une enfant qui résiste à la mort et qui ne peut accepter qu’à condition que, entre les deux, une parole de la mère soit entendue.
Elle n’est pas prisonnière des croyances et des rites des adultes : c’est une enfant éveillée qui voit sa mère repartir mais qui l’accepte, pull en main, et avec la parole de sa mère (« apprendre à être contente »). C’est son expérience, c’est quelque chose qui ne lui vient pas des autres.
Malgré tout c’est une enfant qui accepte de voir sa mère repartir.
Hallucination / Résurrection
On n’a pas à s’interroger sur la réalité de ce qui s’est passé (encore qu’un pull rouge soit là qui symbolise et le retour et l’absence).
Il y a du rêve. Nous on ne sait pas ce qui a eu lieu, elle le sait.
Tous les scénarios ne sont pas acceptables pour faire jouer les enfants. Il faut alors s’opposer totalement à ce type de projet.
Le scénario de Ponette peut paraître difficile et douloureux pour des enfants très jeunes. Ponette fait l’expérience d’une perte irrémédiable : sa mère meurt. Mais tout humain est confronté à la perte, et l’enfant le premier quand, nourrisson, sa mère s’absente et qu’il ne sait pas encore qu’elle reviendra. Un petit enfant est encore très proche de cette expérience primordiale mais, à 4 ans, il sait que la mère qui part va revenir. Au début du film, Ponette se trouve brusquement devant cette insupportable expérience originaire qui resurgit : son père lui annonce que sa mère ne reviendra plus, elle est morte. Mais Ponette résiste désespérément aux discours de l’Autre (père, tante, cousins, etc...), elle ne cède pas aux mots qui enterrent trop tôt, qu’ils s’appuient sur la religion ou sur le réalisme rationnel. Elle fera elle-même, seule, son chemin.
N’importe quel enfant peut entendre et supporter cette histoire, mais n’importe quel enfant ne peut pas la jouer. Victoire ne semblait à priori courir aucun risque particulier à affronter ce rôle mais, il fallait le vérifier tout au long du tournage.
Comment s’est-elle située par rapport au personnage de Ponette ? « C’est l’histoire d’une petite fille qui perd sa mère » - m’a t-elle dit tout au début. Elle ne s’est jamais prise pour Ponette. Une distance avait été posée déjà au début du film : elle est le seul personnage à ne pas porter son vrai prénom. Pendant tout le tournage, l’équipe l’a toujours appelée Victoire, comme faisaient les enfants en dehors des stricts temps de prise.
Les conditions mêmes du tournage aussi évitaient une identification possible entre Victoire et son personnage. Pendant les prises, Jacques Doillon lui parlait sans cesse, lui indiquait ce qu’elle devait faire et comment : « Baisse un peu la tête », « Prends l’air triste, plus triste que ça ! oui !... » etc... Il reprenait jusqu’à vingt fois la seule scène de deux minutes qui sera jouée dans la journée. Entre chaque prise, les enfants jouaient dans la colline autour du décor en attendant qu’on les rappelle pour reprendre la scène. Si les enfants ne se sont pas confondus avec leur personnage, c’est aussi parce que l’entrée dans le film était signifiée par le « moteur quand on peut » de Jacques Doillon et la sortie par « coupez! », comme on entre dans un conte par le mot « cric » qui appelle le « crac ! » des enfants, utilisé par les conteurs (ou le «Il était une fois...»).
Tout enfant sait « faire semblant ». C’est même un de ses jeux préférés, parce que c’est un jeu de langage et que le langage - ce serait long à expliquer - est le lieu par excellence ou s’expérimente la perte.
Si Victoire joue si bien Ponette, c’est parce qu’elle sait, elle, qu’elle ne l’est pas. C’est pour cela qu’elle touche et crée l’illusion : on ne peut pas ne pas penser au « Paradoxe sur le Comédien » de Diderot.
Mais au-delà, le trouble qu’éprouve le spectateur, c’est à tort qu’il le ferait porter sur la question de l’enfant-acteur. Cette surprenante comédienne nous confronte à un enfant, Ponette, qui refuse d’accepter la mort, à quoi pourtant l’on ne peut rien. Qu’est-ce qui est mis en cause ? N’est-ce pas nous mêmes, adultes, consentant chaque jour à des situations inacceptables auxquelles nous pourrions nous opposer ? Ne s’agit-il pas justement de notre incapacité à résister comme Ponette au discours raisonnable ?
Alors que l’adulte se précipite pour enterrer les morts, Ponette déterre. C’est bien sur la question de notre désir que «Ponette» nous ébranle. Il y a de l’Antigone chez Ponette et nous nous éprouvons douloureusement Créon.
Pour un jeune enfant, la rencontre avec un metteur en scène et un scénario peut être bonne ou mauvaise. Victoire, elle, a fait une bonne rencontre.