La demande de Jacques Doillon paraissait simple ou du moins évidente : faire un film à hauteur d’enfant, et plus précisément de l’enfant de 4 ans qu’il avait choisi pour incarner Ponette.

J’ai une fille de 4 ans, mais la familiarité me masquait sans doute la traversée du miroir que nous avons vécue pendant le tournage.

Filmer à hauteur d’enfant, redevenir petit, il y a là du sens propre et du sens figuré, du réel et de l’imaginaire, je m’en tiendrai au réel. Ma place de Directeur de la Photographie m’impose quotidiennement des choix logistiques; d’abord ne pas effrayer les enfants avec un matériel trop lourd; cependant Jacques Doillon et Alain Sarde ayant choisi le 35 mm, et Jacques Doillon souhaitant un zoom pour une plus grande souplesse de cadre, la « bête » était énorme.

La caméra montée, avec le zoom et le magasin de 300m pesait plus de 40 kilos, c’est à dire largement le double du poids d’un enfant de 4 ans; il allait donc fal­loir la faire oublier, d’autant que Jacques n’a jamais envisagé de ne pas mettre en place ses plans comme à l’accoutumée, cela impliquait des déplacements pré­cis pour les petits acteurs avec une caméra presque toujours en mouvement. Nous avions pour cela 50 mètres de rails et une petite Dolby (pee-wee) avec un col de cygne qui amenait la caméra au ras du sol, et l’optique vers 80 cm légè­rement en-dessous du visage de Victoire.

Ce très réel « redevenir petit » m’a valu un corset pendant le tournage et plus d’une séance de kiné, mais je reconnaissais les adultes à leurs genoux.

Sur le plateau, l’apprentissage le plus contraignant a sans doute été pour les enfants d’éviter les regards-caméra, de notre part, un flicage obsédant; de leur part, des tactiques diverses et person­nalisées : fermer les yeux une demi seconde, regarder le sol d’un air songeur quand leur regard croisait celui du monstre, ou s’envoyer la main au-dessus des yeux comme si une mouche leur broutait les sourcils; le second apprentissage fut les déplacements, glisser de là à là, bouger, marcher tout en parlant.

A part une ou deux séquences, le film résulte de mises en place précises, faites maintes et maintes fois en répétition, et donnant lieu à plusieurs prises (15 à 20 prises en moyenne).

Notre vocabulaire a nettement régressé, Jacques commentait les prises avec des mots très simples, des gestes : « Victoire, tu nous a donné ça » - il écartait les mains de 15 centimètres - « moi je veux ça » - il écartait les mains d’1m20; si Victoire donnait ça, Jacques écartait de nouveau les bras comme portant un immense cadeau imaginaire. Victoire hurlait de joie « on l’a eu, on l’a eu... », « je vais le dire à Matiaz » et toute l’équipe battait des mains.

Il y a eu des moments de grande émotion, lorsque Victoire repartait à l’assaut d’elle même 10-15 fois de suite pour une prise difficile, il y avait dans ces moments-là du don à l’état pur, non pas le don de «doué», celui de «donner». Il y a eu aussi de grandes rigo­lades.

La lumière voyageait entre deux pôles - le visage des enfants, celui de Victoire principalement - et les paysages.

Le volume du matériel électrique a triplé au cours du film, les fins d’automne sont rudes sous Le Ventoux. Il m’a fallu travailler en portraitiste et en paysa­giste, les deux exercices sont difficiles à marier, d’autant que l’attention de Jacques pour Victoire n’avait pas à tenir compte des aléas météorologiques. Cependant la nature était là, et j’ai eu le sentiment que lui résister artificielle­ment eut été une trahison.

Ce que Ponette cherche, c’est une place sur la terre.