Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire d’une maison qui va être vendue ?

Parce qu’une maison peut symboliser autant les souvenirs, l’enfance, la famille, que le devenir. C’est un point d’ancrage qui nous renvoie à ce que nous sommes, à notre vie. L’attachement que l’on peut avoir pour une maison qui va être vendue peut être extrêmement fort. Et que l’on soit enfant ou adulte, c’est un repère émotionnel, affectif et sentimental…

La Maison c’est aussi l’histoire de Malo (Sergi Lopez), en instance de divorce et père de trois enfants…

Oui, il est en train de franchir une étape importante de son existence. Il avance avec ses failles mais aussi avec ses sentiments. Malo est dans une période de questionnement sur la façon de faire sa vie aujourd’hui et pour moi, ces questionnements sont liés, inévitablement, à l’enfance, aux lieux, et à la notion de maison. C’est pourquoi j’ai voulu imaginer la rencontre entre Malo, et une maison à vendre. La maison d’enfance de deux jeunes soeurs.

Quand Malo entre, avec son ami Rémi (Bruno Salomone), dans cette maison, il commence à découvrir qu’elle a une histoire…

Entrer dans une maison, c’est entrer dans l’histoire de quelqu’un. C’est le point de départ de cette intrigue qui s’enclenche malgré lui. La lettre d’enfant que Malo découvre dans la maison le renvoie autant à sa vie et à son enfance qu’à celle de ses propres enfants.

Que ce soit dans le rapport de Malo à ses enfants, et à travers la transmission de cette lettre de petite fille, le film parle beaucoup du rapport à l’enfance…

Je pense qu’on est tous la résultante de ce qu’on a été enfant, c’est ce qui fait nos fragilités, nos failles, nos envies, nos convictions, nos émotions… Et souvent dans des rencontres, amicales ou amoureuses, je crois que, consciemment ou inconsciemment, l’autre nous attire par la part d’enfance qu’il transporte en lui.

Le premier rendez-vous de Malo avec l’une des deux sœurs (Bérénice Béjo et Barbara Schulz) se fait sur un quiproquo…

Oui, j’avais envie de raconter la fragilité des rencontres, des liens, de l’existence. Les deux soeurs sont dans un moment de vulnérabilité, donc disponibles pour se rapprocher de quelqu’un de compréhensif comme Malo. Mais lui, va-t-il aller vers l’une des deux ? Pourquoi l’une plutôt que l’autre ? Qu’est-ce qui détermine réellement l’importance d’une rencontre ?

Chaque personnage du film a un lien différent avec cette maison qui va être vendue aux enchères…

Oui, pour Malo qui a fait la connaissance des deux soeurs, et qui n’a jamais vraiment trouvé un point d’ancrage dans sa vie, la vente de cette maison lui raconte l’importance de l’attachement que l’on peut avoir à un lieu… Pour son ami Rémi qui veut l’acheter avec sa copine Nathalie (Cécile Rébboah), elle correspond à l’envie et à la possibilité de construire un foyer…Et pour les deux soeurs, Cloé et Laura, c’est la difficulté de vivre la vente de la maison de famille, la maison de leur enfance, où elles ont été heureuses… A partir de cette question du lieu, le film dessine un parcours initiatique différent pour chacun, par rapport à ce qu’ils sont, à leurs émotions, et à leur façon d’avancer dans l’existence.

Le film ne fige jamais les personnages dans un destin. Ils sont au contraire en perpétuel devenir, avec des ouvertures, des perspectives…

J’ai toujours envie que l’évolution d’un personnage soit plus forte que l’enfermement, de quelque nature qu’il soit. La construction de l’existence consiste souvent à réapprendre à s’adapter à des situations nouvelles, à ne pas se laisser figer, se dire que si on perd un lieu auquel on est attaché, on ne perd pas forcément les émotions qui y sont liées. Cette conviction m’a portée durant l’écriture du scénario. Et je pense que pour Malo, comme pour les autres, il peut y avoir quelque chose de lumineux à franchir une étape de sa vie.

Comment avez-vous trouvé la maison du film ?

Je ne cherchais pas un lieu incroyable, perdu au fin fond de la France, mais une maison comme on peut en découvrir par hasard, au retour d’un week-end. Le Perche dépourvu d’accès routiers directs m’a tout de suite attiré. Les maisons y sont un peu intemporelles, on est en France mais on ne sait pas trop où, ni quand. Ce qui convenait bien à l’esprit du film.

L’une des caractéristique de votre cinéma est cet art d’étirer le temps. Dans la Maison, cette notion relève beaucoup plus ouvertement du suspense. Parfois, on se croirait presque dans un polar…

Parce que dans beaucoup de séquences, chaque instant risque d’orienter d’une manière décisive la vie des personnages. Avec beaucoup d’interrogations. Comme certaines situations dans la vie, quand on entre en conflit avec un ami à cause d’une maison ou d’une femme, il y a le suspense de ne pas savoir comment le lien d’amitié va évoluer, s’il va subsister ou non… Et au début d’un rapport amoureux, il y a le suspense de ne pas savoir ce qui va se passer… Et puis entrer dans une maison inconnue… comme le font Malo et Rémi. Comment ne pas éprouver un battement de coeur ? Quelle est l’histoire de cette maison et quelle est l’histoire de cette lettre de petite fille ?

Sergi Lopez dans un film de Manuel Poirier… Quelle surprise !

La question n’est pas de changer ou non d’acteur d’un film à l’autre, mais : « Où est-ce que je peux aller plus loin, de quelle manière, avec qui ? » L’important est de trouver l’adéquation parfaite entre le personnage et la personnalité du comédien, ce qu’il apporte au niveau de son humanité, de son jeu et de son implication. En plus d’être un super acteur, Sergi est très à l’écoute et donne beaucoup de lui et de son talent, en existant de façon magistrale. J’aime les prises de risques sur un jeu qui ne soit pas calé, sur le rapport à l’instant, et il les accepte sans avoir peur de ses propres émotions.

Et les autres acteurs du film ?

Je construis mes castings de façon très instinctive. Les autres comédiens du film je ne les connaissais pas. Bruno Salomone, on s’est rencontrés, on a pris l’apéro, et finalement on a discuté toute la soirée… Il était tellement chaleureux, simple, et amical que je l’ai imaginé dans le rôle de Rémi, et avec Sergi. C’est une vraie rencontre, autant dans la vie que dans le rapport au travail. Pour le rôle de Cloé, je trouvais que Bérénice Béjo entretenait un rapport fort à l’enfance, peut-être parce qu’elle ne fait pas son âge. Et puis il y a une deuxième raison, liée à mes failles personnelles : elle est née en Amérique du Sud, comme moi. J’y ai vu un signe… Avec Barbara Schulz, la rencontre a été émouvante, je la voyais bien exprimer le dilemme de Laura : partagée entre le désir de garder la maison de son enfance et celui, plus pragmatique, de la vendre pour assurer une vie stable à son fils. J’aimais le mélange de force et de fragilité qui se dégageait d’elle… Et Cécile Rebboah, pleine de spontanéité et de générosité, que j’avais fait tourner dans un film pour France 3, Le sang des fraises, c’était un plaisir de l’imaginer dans le rôle de Nathalie, la copine de Rémi.

Pourquoi le choix de Lhasa pour la musique du film ?

Pendant l’écriture du scénario, j’ai beaucoup écouté les chansons de Lhasa que j’ai associées naturellement au personnage de Malo. Sa voix est très belle et sa musique est authentique. Je pense qu’on a des sensations très proches liées à l’errance, aux lieux et à l’enfance. J’ai pensé à elle comme une évidence et j’ai été très heureux qu’elle accepte de composer pour le film avec son arrangeur Jean Massicote. Je lui ai demandé de composer des thèmes en suivant son instinct et sans se soucier de leurs durées et de leurs emplacements, parce que pour moi la musique aussi se met en scène.