Le poison subtil du dannunzianisme par Luigi Comencini

G.A. Borgèse, écrivain et critique littéraire italien, écrivait en 1909 : « L'idéal dannunzien s'incarnait en un gentilhomme riche et oisif, propriétaire de fiefs et de chevaux, surchargé de blasons, arrière-petit-fils d'un condottiere qui tua plusieurs ennemis et viola plusieurs vierges, et entièrement concentré dans le regret de ne pouvoir imiter les exploits belliqueux et éroti­ques de son ancêtre ». Et plus loin : « Un thème subtil parcourait, tantôt évident, tantôt sous-entendu, toute son œuvre : l'imagination de l'inceste. »

Peut-on être stupéfait que le héros de mon film Mon Dieu comment suis-je tombée si bas ! se définisse comme dannunzien ?

Un critique italien, devant résumer mon film en quelques lignes à l'attention de ses lecteurs, auxquels par ailleurs il le recommandait, le définissait ainsi : « Une satire du dannunzia­nisme de quatre sous ». Ce qui présuppose qu'il existait un dannunzianisme noble. Mais le dannunzianisme, en tant que mode qui a investi à un certain moment toute, la bonne société italienne, est toujours « de quatre sous », une mode farte de fanfreluches et de gestes vains mais considérés comme « beaux », d'amours désespérées seulement parce que les protago­nistes les veulent ainsi. Les poésies de D'Annunzio ne sont pas « de quatre sous », et ce n'est pas pour rien que j'ai cité Borgèse, qui fut aussi un grand admirateur du poète comme poète, mais non du mode de comportement qu'il proposait aux Italiens à travers ses pires romans et à travers lui-même. Et c'est justement en hommage au poète que j'ai fait lire à l'un des « dannunziens » qui l'attendent dans la pinède pour le voir chevaucher sous la lune, un très beau poème.

Ceci étant dit, pourquoi ai-je fait aujourd'hui un film pour ridiculiser le dannunzianisme et en montrer le cabotinage et le provincialisme ? La réponse est simple : parce que je suis convaincu qu'une grande partie de la culture italienne d'aujourd'hui est encore inconsciemment dannunzienne et parce que le mal que le dannunzianisme a fait à la société italienne ne s'arrête pas avec le fascisme mais continue à s'insinuer jusqu'aujourd'hui comme un poison subtil dans tant d'aspects de notre vie.

En deux mots, la pourriture du dannunzianisme rampant consiste à faire prévaloir le jugement esthétique sur le jugement moral ou social, à juger un geste sur sa « beauté » non sur son utilité. Dans le mépris des valeurs sociales et le culte du surhomme. Quand dans mon film la femme-sœur annonce à son mari-frère son intention de se retirer dans un couvent, il ne dit pas « vous faites bien » ou « vous faites mal », mais : « c'est peut-être juste, c'est peut-être beau » et il le dit en respirant une fleur.

Les maux dont souffre l'Italie d'aujourd'hui, les déséquilibres entre les régions pauvres et les régions riches, ne sont rien en comparaison des maux dont elle souffrait avant la Grande Guerre, quand en Italie sévissaient la pellagre, maladie de la malnutrition, et la malaria chronique. Et pourtant la bonne bourgeoisie italienne se voila la face devant ces problèmes, s'agrippant aux tentures pour aimer « dannunziament », traî­nant derrière elle dans cette ivresse héroïco-esthétique la petite bourgeoisie toujours prête à suivre les modes des puissants. Et ce fut le fascisme.

Telles sont les raisons pour lesquelles j'ai réalisé le film Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ! auquel j'ai donné comme support une trame de roman-feuilleton et comme style le sarcasme.

L'un des thèmes favoris de la littérature de roman-feuilleton était en fait le mariage en blanc, pour couvrir d'obscurs intérêts ou comme coup bas du destin. Et dans mon film le mariage en blanc, s'avérant être une équivoque atroce, glisse dans le désir érotique de l'inceste, thème dannunzien typique auquel naturellement la morale courante sert de frein. Autour de la protagoniste, exception faite pour le chauffeur, évolue une galerie de personnages méprisables. Mais elle-même en dépit de son comportement insensé n'est pas méprisable. Elle est victime du monde dans lequel elle vit. Sa féminité et ses moments, même tourmentés, d'abandon aux « plaisirs de la chair », l'ennoblissent et en font en un certain sens le symbole de la vitalité qui voudrait exploser et se réaliser malgré tous les obstacles qui la suffoquent, en commençant par les vêtements qui écrasent et compriment son corps.

Dans certains de mes autres films la femme représente par sa féminité un élément positif et de rachat. Ce sont des films très différents comme La Ragazza di Bube et Un vrai crime d'amour. Mais tous ces personnages féminins ont une caractéristique commune : ils vivent d'instinct et, sans savoir comment et pourquoi, ils ont l'intuition d'une vérité plus profonde que n'en a l'homme, perdu dans des raisonnements tortueux et parfois vaniteux.

Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas est le second film en costume que je fais, après Casanova, une adolescence à Venise. Dans les deux films j'ai cherché, en reconstituant la vie de l'époque dans ses moindres détails, à mettre les personnages et leurs gestes en rapport étroit avec les choses, les usages, les rapports sociaux de leur temps. Je pense qu'on peut seulement en montrant avec minutie comment les gens, par exemple, s'habillaient, comprendre aussi pourquoi ils se comportaient d'une certaine façon. Et non parce que le comportement est la conséquence de la façon de s'habiller ou de communiquer mais parce que la façon de s'habiller et de communiquer illuminent sociale­ment le comportement des individus.

Dans les deux films j'ai essayé de démythifier le souvenir d'une époque en montrant le revers de la médaille et en représentant des personnages qui ne seraient pas des héros mais des médiocres. Sur le comportement des médiocres à diverses époques, on pourrait faire autant de films : chez le médiocre, victime des puissants bien que cherchant à en imiter le comporte­ment, explose la contradiction de la société dans laquelle iI vit et dans ses défauts il y a toujours un reflet des injustices sociales ; ses qualités renforcent l'amour pour les humbles. Seuls m'intéressent les humbles, les inconscients et les ratés : à sa façon Eugénia de Maqueda, bien que sur le trône de sa noblesse provinciale, est une humble, une inconsciente, une ratée. C'est pourquoi elle est, de mon point de vue, un personnage positif.

 

Luigi Comencini in Les Nouvelles littéraires, 8 décembre 1975