" La simplicité, l’épure, est quelque chose d’important pour moi. Je revendique le fait de faire des films simples, nourris par des éléments plus complexes et des niveaux de lecture multiples que le film n’affiche pas forcément.

Il y a à la fois mon intérêt pour une certaine conception du classicisme, et des idées plus radicales, notamment dans le domaine du son. Mais pardessus tout, je me suis préoccupé de suivre la pente naturelle du film, en évitant le dogmatisme. Cela s’est manifesté aussi après le tournage, aumoment de la post-production, quand les éléments que j’avais précisément définis auparavant ont commencé à être assemblés. Il y a eu ainsi plusieurs étapes du montage et du mixage où je me suis aperçu que le film ne voudrait pas aller forcément dans la direction que j’avais envisagée au départ. J’ai la conviction que lorsque cela se produit, il faut se laisser guider par le film.J’ai pris beaucoup de temps sur le tournage pour choisir les axes de caméra, la focale, la distance vis-à-vis des corps, parce que l’angle sous lequel on saisissait l’histoire était complexe, il y avait des basculements incessants d’une subjectivité à l’autre, et donc aussi d’un régime d’émotions à l’autre.

Dans ce contexte, le choix de l’acteur est fondamental, parce que c’est en grande partie lui qui va exprimer tout ce que les dialogues ne disent pas comme les zones d’incertitude. Par exemple, toute la partie qui précède l’arrivée de Mélanie à la gare : jusque là, impossible de dire quelle direction va prendre le film, pas plus que l’on ne sait si sa nouvelle rencontre avec Ariane est un hasard ou si Mélanie a médité sa revanche pendant dix ans. En tant que spectateur, j’aime que l’on fasse appel à mon imagination, que l’on ne me laisse pas inactif. J’essaie d’en tenir compte dans la fabrication de mes films.

Au début, on a une enfant qui subit un préjudice évident, et puis peu à peu, celle que l’on présume être la « méchante », le personnage incarné par Catherine Frot, se révèle plus faible, plus fragile que l’autre et devient une victime à laquelle on finit par s’identifier. En cela je crois avoir réalisé un film qui n’est pas manichéen.

Comme je voulais que le spectateur finisse par s’identifier à Ariane, Catherine a avancé par touches extrêmement subtiles dans son interprétation, pour faire évoluer son personnage de la grande bourgeoise du début à la femme fragile et finalement détruite. Ce qui est remarquable, c’est qu’à mesure qu’avance le film, la part de mystère d’Ariane s’épaissit, et cela renforce l’émotion finale. Seule une immense actrice pouvait offrir cela. Quant à Déborah François, nous l’avons découverte à Cannes, dans L’Enfant des frères Dardenne. On lui a demandé de venir passer un essai, et il était prodigieux. C'est une actrice extrêmement douée dans ses intuitions, que ce soit par rapport à son rôle ou la position de la caméra. Elle peut être fascinante, ce qui correspond à la teneur de son personnage dans le film.

Pascal Greggory (le mari de Catherine Frot dans le film) est un acteur avec lequel je voulais travailler depuis longtemps. Son personnage est peu présent à l’écran, il était donc d'autant plus nécessaire que l'acteur impose une présence très forte et parvienne à représenter une menace tout en étant le plus souvent absent.

Avec les acteurs, mon approche est beaucoup plus physique que psychologique. Je suis très précis dans mes indications de mouvement, de gestes, d’intonation et même d’élocution. Je fonctionne d’ailleurs beaucoup à l’oreille et il m’arrive de corriger un acteur sur une syllabe qui me semblerait prononcée trop haut ou trop bas. La manière de dire les dialogues est définie avec minutie, et j’y consacre beaucoup de temps jusqu’à ce que j’obtienne le résultat que j’ai en tête. Je ne laisse aucune place à l’approximation, que ce soit dans la gestuelle de l’acteur ou les mouvements de caméras..."